Asmodeus ex machina (1)

Publié le par Jeanne-A Debats

Cette nouvelle, corrigée par Lucie Chenu, est parue dans le magazine Géante Rouge n°19 en 2011.

Vous pouvez la lire, la citer, caler des fichiers virtuels avec, l'utiliser en classe ou ailleurs -- si une idée aussi hallucinante vous traversait l'esprit -- mais bien sûr à la condition de rendre à Jeanne ce qui est à César.

(IE lui en attribuer la maternité.)

(Toi aussi, cause comme Alain Delon)

Asmodeus ex machina (1)

 

 

On ne pend pas de crémaillère le soir du Premier Contact.

 

Les invités s’étaient vautrés dans les canapés et scotchés à l’écran de mondovision. À des milliers de kilomètres de là, sur les docks métalliques de l’astroport intra système, les diplomates de cent pays souverains défilaient en combinaison spatiale d'apparat devant un sas obstinément fermé.

Hélène se rappelait son déplaisir croissant et les exclamations surexcitées qui jaillissaient des coussins lui donnant des spasmes d’agacement devant le buffet presque intact.

La bière maison, en revanche, avait été lampée comme du petit lait tandis que les commentaires fusaient à chaque nouvel ambassadeur déboulant sur le tarmac. Les couleurs des nations bariolaient leurs tenues officielles pressurisées et leur parade incessante rappelait l’arrivée des joueurs et de leurs pompom girls, un jour de tournoi. Seule la main fine de Lila pressée dans celle d’Hélène l’avait retenue de prononcer d’obscures malédictions qu’elle était seule à connaître encore. Elle s’était consolée en se réfugiant dans son antre, abandonnant sans remords les rênes de la réception à sa compagne. Elle avait attendu le départ des indésirables, une tasse de verveine fraîche en main, parmi ses in-octavos chéris et ses alambics.

L’IA mobile, Azrael IV (les trois précédentes finissaient leurs « jours » dans un Virtuel de Repos Définitif) avait failli faire une attaque quand Hélène l’avait sommée de lui apprendre les règles du solitaire avant de se décider pour une partie de Hell’s League dans laquelle elle s’était montrée d’une efficacité remarquable pour une débutante.

Toutefois, Azrael s’était bien gardée de protester; même lorsqu’Hélène, au lieu de l’inviter à la partie comme l’usage l’aurait voulu, l’avait renvoyée à ses chères études, à savoir une compilation exhaustive des diverses recettes de philtres d’amour sur dix-sept siècles. Cependant, tout en constituant dossiers et liens, en établissant correspondances et variations, Azrael n’avait cessé de maugréer sotto voce contre le recruteur qui lui avait fourgué cet emploi. Le type avait argué de similitudes indéniables entre la sorcellerie et l’informatique : il ne connaissait pas Hélène, c’était évident.

C’est pourquoi elles manquèrent le meilleur, toutes les deux : c'est-à-dire le moment où des hurlements éclatèrent dans le salon, des cris qui ressemblaient énormément à ceux qu’on entend lorsque l’équipe favorite de l’assistance vient de se manger une pénalité indiscutable et décisive à l’ultime seconde.

Les pétales d’argent du sas s’étaient épanouis sur une fleur de feu qui avait englouti les diplomates, les navires voisins puis la station et enfin les caméras de contrôle mondial qui l’entouraient. La dernière image du vaisseau étranger fut retransmise par une petite maligne dotée d’une consœur d’Azrael, un chouïa paranoïaque, qui s’était planquée dans son angle mort, à tout hasard. La trajectoire ne laissait aucun doute : le prochain match se déroulerait sur la Terre.

Les jours suivants furent confus, et force était à Hélène de reconnaître qu’elle avait un peu perdu la notion du temps. Elle n’était pas la seule : la moitié de la planète au moins l’avait définitivement égarée, et le reste s’apprêtait à le faire, impuissant et rentrant les épaules. Les déferlements de feu et d’acier s’étaient momentanément arrêtés. Hélène supputait qu’on en était à la première mi-temps et que l’équipe adverse évaluait le score comme suit :

" Vaisseau étranger compteur bloqué, Terre zéro."

Hélène supputait, mais elle pleurait en même temps. Elle berçait contre elle le cadavre noirci de Lila, au coeur torturé et bouillant d’une cité morte. très longtemps après, elle laissa retomber les morceaux de charbon encore tiède où perduraient les formes admirables de son amour défunt. Elle frotta instinctivement sa jupe pour éliminer les traces noires qui dissimulaient avec hypocrisie son incroyable saleté, puis tenta de se redresser avec un gémissement. Il y avait un groupe de survivants et de blessés un peu plus loin, peut-être pourrait-elle faire quelque chose.

Un toussotement l’arrêta. Il était assez mal rendu : Azrael avait toujours été nulle dans ce genre de manifestations humaines.

— Hélène ? Tu vas pas me laisser là, dis ?

Il convient de souligner que la note geignarde sur la dernière syllabe était parfaite, cette fois.

Hélène jeta un coup d’œil sur la sacoche noire qu’elle n’avait pu se résoudre à abandonner dans l’incendie de son appartement et retint un soupir d’exaspération mêlée de pitié :

— C’est la fin, Az’. Tout ce que je peux faire, c’est soulager temporairement ceux-là, dit-elle en désignant une petite bande de blessés.

— Emmène-moi, supplia l’autre. Me laisse pas là, toute seule, à computer en boucle dans le ciment comme une idiote comptable. J’ai un programme diagnostique ! acheva-t-elle d’un ton triomphant.

Hélène soupira franchement. Ce coup-là, Az’ l’attendrissait, et ce n’était pas le moment de se rasseoir pour se remettre à sangloter. Ou alors elle ne se relèverait pas, ce qui finalement n’était peut-être pas une si mauvaise idée que ça. Elle se pencha donc pour saisir l’anse de plastique noir sans ajouter un mot. Az’ eut le bon sens d’en faire autant.

Les survivants les accueillirent d’un regard morne. Ils la connaissaient depuis toujours. Autrefois, ils se riaient d’elle dans son dos de façon à peine dissimulée, en ces temps d’auto médics quasi infaillibles et d’opération à cœur ouvert, où les patients faisaient des parties d’échecs ou bavardaient en attendant qu’on les referme. Ils se laissèrent panser et soigner avec morosité, à l’aide de pain moisi et de toiles d’araignée dénichés dans les décombres. Certains quittèrent la vie sous les doigts fermes et indifférents de la jeune sorcière par pur esprit de contradiction et conviction idéologique.

Az’ était outrée par cette attitude lamentable, mais sa patronne ne fit même pas mine de s’en apercevoir : elle bandait, recousait, traitait, le regard vide et l’âme éteinte au milieu des ruines du monde.

De toute façon, la pluie de feu recommença quelques heures plus tard, anéantissant leurs efforts conjugués en moins d’une demie seconde.

Seul un pur miracle les sauva : une bouche de métro les accueillit quand elles y furent projetées par le souffle d’une explosion et, si les tunnels souterrains s’effondrèrent, l’arc-boutant de béton de l’entrée les protégea in extremis. Toutefois, Az’ et Hélène se retrouvèrent enfouies sous une couche de débris de plusieurs tonnes, dans une poche de quelques mètres cubes qui ne laissait rien présager de bon à long terme.

Lorsqu’elles se furent un peu remises, Az’ fit le point sur la situation avec une précision toute numérique :

— Là, on est VRAIMENT dans la merde !

(To be continued)

Publié dans Nouvelles

Commenter cet article