Jingle Hells (track two)

Publié le par Jeanne-A Debats

Jingle Hells (track two)

Alphonse était persuadé que les « K » mijotaient quelque chose. C’était tout à fait exact, je les avais sommés pour cela. Il n’était pas difficile de planter des idées dans ces crânes vides, la place ne manquait pas. L’ancienne maternité toute proche, désormais désaffectée, mais rachetée par une mystérieuse boîte de soi-disant consulting en biotechnique regorgeait de matériel – pardon, matos – hors de prix, sans compter l’argent – pardon, la thune. Mes petits favoris temporaires en bavaient d’avidité, ne cessant de jeter des coups d’œil peu discrets à la façade du lourd bâtiment années cinquante qui défigurait soviétiquement la place du marché.

Ils y étaient nés ainsi que la plupart des gens du quartier, mais ça n’expliquait pas cet intérêt fasciné. Alphonse n’avait pas manqué de s’en rendre compte. Ça ne m’arrangeait pas, mais je me rappelle m’être dit qu’il laisserait couler. Grossière erreur d’appréciation, dont j’eus bien de la chance de ne pas avoir à me mordre les…

Bon.

Certes, Alphonse ne songeait qu’à rejoindre sa dulcinée septuagénaire, à Céline, à Tafa, à l’oie même. Je m’étais arrangé en outre pour que ces rêveries soient vraiment taraudantes, poursuivant ses narines joviales d’un doux mélange de parfum à la lavande mâtinée graisse de volaille au four. Mais des décennies de programmation patriarcale vinrent entraver mes manœuvres. J’avoue que j’avais négligé cet aspect de la question lorsque j’avais poussé mes débiles chéris à se réfugier dans sa taverne après leur éviction par ce lâcheur de Driss. Sur le moment, je n’avais pas trouvé intelligent de les laisser tourner en rond autour de leur objectif, au vu et au su de tout ce que la ville contenait de pandores.

Bref, l’ancêtre ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter des turpitudes à venir de ses ouailles. Il les avait vus croître en furoncles et en bêtise, ça crée des liens. C’est bien naturel.

Lorsque la dernière ampoule s’éteignit sur la façade de leur cible, Karl, Kamel et Kevin s’empressèrent de quitter les lieux avec un air innocent qui les aurait fait pendre illico dans d’autres parties du monde. Aussi, Alphonse décida-t-il de voir un peu dans quelle nouvelle mélasse idiote, ils couraient se fourrer. Il éteignit le plafonnier central, laissant son établissement baigner dans une faible lueur bleue sans doute issue d’une veilleuse cachée derrière une bouteille et les suivit.

Il se carra dans son antique perfecto et se coula derrière les trois andouilles dans les ruelles perpendiculaires à la place. Le vent s’était mis de la partie, des rafales glacées fouettaient les pommettes et cinglait les oreilles. La chaussée traîtresse glissait sous les rangoes comme une savonnette. Les réverbères timides éclairaient des cercles mesquins de boues en voie de congélation. Mais l’air qui fleurait bon la neige et les hydrocarbures était d’une limpidité de cristal. Alphonse aperçut très distinctement mes sombres idiots mesurant du regard les grilles du bâtiment. Je décidai que c’en était trop, dépêchai le vent souffler du côté des Champs Elysées et renvoyai le blizzard à ses chères études. Un bon vieux smog à couper au couteau ferait mieux mes affaires. J’espérai y dérober mes sbires aux yeux encore trop vifs de leur poursuivant.

Peine perdue, malgré une purée de poix presque londonienne, il les pista à l’oreille grâce au porte-clés de Karl et aux bottes à chaînes de Kevin qui tintinnabulaient avec de petits sons argentins grotesques. Il les surprit à l’instant où Kamel franchissait avec difficulté les grilles de la maternité décatie. Le beau « beuret » était le dernier car il avait fait la courte échelle aux deux autres.

Alphonse mesura la clôture du regard, renonça à l’escalade en haussant les épaules, avant de prendre en hâte une ruelle adjacente. Trois pavillons plus loin, Le vieux biker poussa un portail qui avait dû être pimpant dans les années soixante-dix et pénétra dans le jardinet envahi de rebuts hétéroclites et de broussailles d’une maisonnette abandonnée aux volets violâtres. Il se faufila entre les graminées gelées et les appareils ménagers démantibulés jusqu’à l’arrière-cour. Là, une porte de bois de la même couleur que les volets et mangée de termites s’ouvrait dans un mur mitoyen. Elle s’effondra au deuxième coup d’épaule, pourtant à peine plus convaincu que le premier.

Alphonse s’engagea dans l’étroit passage entre le mur du jardin et l’immeuble, examinant les soupiraux à la base de ce dernier les uns après les autres. Autrefois, quand il était minot, les fenêtres du sous-sol étaient le moyen le plus sûr pour pénétrer dans la maternité et le vieil homme s’y était planqué une paire de fois dans ses parties de cache-cache avec la flicaille. Désormais, c’était impossible : les ouvertures étaient condamnées par un grillage rébarbatif qu’il aurait été difficile de vaincre à la scie à métaux.

Alphonse haussa les épaules derechef, se résignant à faire le tour de l’édifice. Normalement, il aurait préféré disposer de sa propre entrée de service, voire issue de secours, mais les « K » avaient forcément eu un plan pour se glisser à l’intérieur et le vieil homme doutait qu’il avait été subtil. Il pourrait sans doute emprunter la même voie qu’eux.

Bingo ! Une porte secondaire pendait misérable sur ses gonds défoncés. Elle était défendue par une serrure digitale et une caméra, mortes toutes deux ainsi qu’en témoignaient les diodes éteintes sur leurs boîtiers respectifs. En passant, Alphonse les examina et se demanda instantanément pourquoi trois mille sirènes différentes ne résonnaient pas à leur faire péter les tympans pour rameuter l’intégralité des poulets privés de réveillon qui rodaient dans le coin.

Au lieu de cela, le clocher voisin sonna onze heures et malgré les frissons que me causait ce bruit atroce, je ricanai. Évidemment, les trois ahuris n’étaient pour rien dans la défaillance de l’alarme ni de la caméra. Ils n’avaient même pas pensé à leur présence éventuelle, sans parler du courant électrique qui habituellement faisait ronfler le haut de la grille qu’ils venaient de franchir. En revanche, ça ne vous surprendra pas d’apprendre que je suis assez doué avec ce qui implique des étincelles, jusque dans ces jolies choses qu’on appelle des circuits électroniques, n’est-ce pas ?

Le silence succéda à la litanie sinistre du clocher, Alphonse n’hésita plus et pénétra à son tour dans le couloir illuminé par les néons blafards. Dix mètres plus loin, un embranchement l’arrêta, il tendit l’oreille. Les coups de feu claquèrent à cet instant précis. Le vieux biker hésita à nouveau : se prendre une bastos qui ne lui était même pas destinée n’entrait pas dans sa conception d’une soirée réussie, même celle de Noël. Puis, l’image du beau Kamel et de ses potes baignant tragiquement dans leur sang s’imposa à son esprit.

J’étais assez fier de cette vision, je l’avoue. Je l’avais soignée, notamment les yeux noyés de larmes des trois pathétiques débiles. Il aurait fallu un cœur de titane pour résister à cet appel au secours. Celui d’Alphonse était un artichaut, tout juste plaqué alu, et je venais de changer d’avis. Il allait m’être utile, en fin de compte : les ressources de mes dark minables ayant trouvé leurs limites exactement un étage plus haut.

(to be continued)

Publié dans Nouvelles

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