Le requineau du samedi

Publié le par Jeanne-A Debats

Le requineau du samedi

 

Légère et chaud vêtue (car le long du boulevard Mortier règne un vent à décasquer un régiment de CRS tout occupé à massacrer du jeune gaucho pacifico-alter-mondialiste), je descends jusqu’au marché de la place Edith Piaf dans le but avoué de faire mes courses de bobo…

Vous imaginez : le pain bio à graines en couleur, les pasteles de nata en importation directe de Lisbonne, le peccorino peppato, le jambon aux herbes cuit au vrai bois de la vraie forêt, le beurre et la crème crus, les oeufs tout chauds de la poule qu’on connaît même son nom… Le tout à des prix indécents compte tenu de l’état de famine endémique des deux tiers de la planète.

Quand soudain, car j’ai des choses à compenser (la fin d’un travail acharné met en joie des mois plus tard, le lendemain c’est juste la déprime olympique) je me dis :

« Tiens, et si je nous faisais des coquilles saint-jacques de la vraie mer à la crème crue de la vraie vache ? »

(Sachant que lesdites coûtent par bête de 50 grammes le bras d’un petit enfant du Tiers-monde)

Mal m’en prend, car tandis que la revêche poissonnière me sert mes coquillages avec une pince à épiler en or, voilà-t-il pas que son collègue se met en tête de faire le bravache pour ses trois clientes, trois corneilles d’environ vingt ans de plus que moi. Honnêtement, je n’écoutais pas au départ, alors je n’ai pas la moindre idée de comment ils en sont arrivés là. Déployant toutes ses écailles irisées dans une roue que n’aurait pas renié un paon aquatique, l’homme déclare fièrement à ses ouailles :

«  Moi, quand j’allais au bal, je piquais les soutiens gorges aux filles, j’en ai une mallette entière ! Et je vous jure qu’elles s’apercevaient de rien ! »

Les corneilles gloussent. J’ai un haut le cœur en composant le code ma carte bleue. Il insiste :

« Je vous jure, elles s’apercevaient de rien ! C’était génial ! »

Gloussements bis, tout le monde trouve ça très drôle. Je me raisonne en me disant que le type bluffe, que la chose est impossible. C’est déjà compliqué d’ôter son sousti à une consentante enthousiaste ; alors sans qu’elle percute, ça tient du miracle. Totor est un gros frustré qui se vante.

Ou qui s’est attaqué à des femmes inconscientes.

Gloups. J’avale ma salive, me demandant combien de secondes je vais tenir. Très exactement dix. Le temps que ce gros con enchaîne par :

« Et les culottes aussi, mais (gros rire) j’en ai moins, j’ai arrêté à cause de l’odeur. »

Okay.

J’ai pas nettoyé ma langue :

« Donc, vous vous vantez d’agressions sexuelles en public ? »

Je récupère mes coquilles saint-jacques. Silence de mort. Le type reste bouche ouverte et me contemple comme si la langoustine crucifiée devant lui avait adressé la parole. Les corneilles se tournent vers moi courroucées et lui, finalement :

« Vous êtes féministe, vous ? »

L’intuition masculine, je suppose.

Elles vont passer bizarrement ces coquilles, je vais mettre beaucoup de crème autour.

Et changer de poissonnerie.

Publié dans Mauvais esprit

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Baronne Samedi 24/05/2016 10:30

Une citation de Rebecca West me paraît à propos, que je traduis librement : "Je ne sais pas ce qu'est exactement une féministe mais je sais que je me fais traiter de féministe chaque fois que j'exprime des sentiments qui me distinguent d'un paillasson" (“I myself have never been able to find out precisely what feminism is: I only know that people call me a feminist whenever I express sentiments that differentiate me from a doormat.” ).

Crazy 15/05/2016 16:13

Bien dit !