Deadloch

Publié le par Jeanne-A Debats

 

Et si vous regardiez une mini-série policière dont la protagoniste serait Dulcie, une lesbienne entre deux âges, laconique, un brin dépré et sergent chef de police locale dans un trou paumé en Tasmanie ?


(Le trou du cul de l'Australie, elle-même le trou du cul de la planète. Déso, pas déso. C'est pas un hasard si c'est de là que vient la standupeuse Hannah Gadsby. Et elle a "a lot" à en dire d'ailleurs.)

La plupart du temps, Dulcie n'a à gérer que les crises d'angoisse que cause Kévin le phoque à la mairesse du coin qui le soupçonne d'anthropophagie de façon totalement déraisonnable. Elle tente de survivre à la chorale lesbienne où sa femme adorée l'a inscrite de force, elle ramasse les poivrots locaux et l’exhibitionniste de service. Tout ce petit monde prépare le Festhiver, un festival queer qui commence à prendre de l'importance dans le pays, ce qui n'arrange pas les crises d'anxiété de la mairesse.

Sauf que voilà-ty pas qu'un bonhomme aussi mort qu'à poil est retrouvé sur une plage de l'immense lac voisin, un type pas super sympa et que personne ne regrettera. Pour gérer le meurtre, la hiérarchie lui envoie de Darwin une inspectrice survoltée et d'une grossièreté hallucinante qui débarque dans la petite ville avec ses sabots plus gros que les bottes de sept lieues.

ça ne colle pas très bien entre les deux.

Alors, ça ressemble à du polar classique, ça a le gout et l’odeur du polar habituel dans une petite ville de rednecks abominable, il y a un serial killer (de mecs blancs de plus 50 ans) , il y a un duo de flics antagonistes au début qui finissent par s'apprécier mais...

Mais très vite on comprend que Deadloch n’a aucune intention d’être aimable. C’est féministe, étrangement british, férocement queer et les femmes ne sont pas des figures d’exception héroïques, ce sont des survivantes fatiguées, mal assorties, parfois pénibles, souvent drôles malgré elles. Les hommes, eux, ne sont pas diabolisés en bloc, mais ils sont montrés : lourds, sûrs d’eux, protégés, persuadés que le monde leur doit encore et toujours quelque chose. Et le fait que les victimes soient majoritairement des vieux mecs blancs n’est ni un hasard ni une provocation gratuite, c’est un commentaire.

La série parle de violences sexuelles, de misogynie systémique, de pouvoir local, de silences organisés, mais elle le fait sans posture morale. Elle préfère l’excès, le malaise et le dérapage.
Et Dulcie ne sauve rien. Elle tient, elle observe, elle encaisse. Elle n’est pas là pour être exemplaire. Elle est là parce que quelqu’un doit bien rester debout quand tout le reste se barre en sucettes.

Deadloch, ce n’est pas un polar féministe “pédagogique”, c’est un polar saboté de l’intérieur.

Essayez.

(Y’a une saison 2 qui arrive, miam, mais on peut se contenter de la 1)

(j’ai enchainé sur Bosch, deux salles, deux ambiances, et je dois me retenir de crier devant le procès « injuste » fait au protagoniste, flic, qui a buté un mec dans une allée en légitime défense. Comme c’est crédible quand on pense à l’impunité générale des flics dans le monde... et chez nous.)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article