Tango & Cash
Depuis qu’Alfred, bichon maltais de poche mais de tempérament d’ogive nucléaire, a débarqué intempestivement chez nous, Leika, Truffe boborurbaine de son état, en a inféré que toutes les lois en vigueur pouvaient joyeusement être révisées.
C’est qu’Alfred, les ignore, lui et qu’il les enfreint toutes.
Monter aux étages ? Mais oui, voyons !
Lorgner les dessus de lit comme si on préparait un casse de bijouterie place Vendôme ? Légitime.
Réclamer à manger toutes les deux minutes ? La base.
Filer comme un obus, sans écouter rien ni personne pour aller dire bonjour à V., le jeune voisin colley ? Ben quoi, il est où le problème ?
Et si on y arrive pas à deux, l’un des quadrupèdes fait diversion auprès du bipède de service, tandis que l’autre profite de l’ouverture.
Avec Alfred en Bonnie, La Truffe se découvre Clyde ; en Abbott, elle improvise Costello ; en Heckel, elle se déguise en Jeckel. Le duo sévit, à deux doigts de monter une version canine de la Teamster, avec blocage de ports par les dockers, enrôlement des sections félines voisines, et le Guéridon, mon mari, homme de ma vie et meuble philosophe à ses heures, a déjà rendu son verdict : « ils font gang ».
Évidemment, ils sont heureux. On ne sait pas si la Truffe s’est fait un copain ou un enfant, ou un « vrai » mouton, mais lui la suit partout, imite tout ce qu’elle fait, et malgré ses pattes ridicules la colle tout à fait honorablement quand elle pique un sprint dans les champs d’à côté. Et quand on ordonne à la Truffe de ramener le bichon qui « s’est involontairement égaré » du côté de chez V. le colley voisin, elle fonce, le bloque, mais reste là en aboyant et en glissant lentement dans la direction délinquante.
On nage dans un bain moussant d’amour canin, à quoi il faut encore ajouter cinq chats déjà. convaincus qu’ils dirigent l’univers.. Et inutile de compter sur eux pour rétablir l’ordre : désormais, ils se laissent léchouiller au petit matin, jouent avec le poil d’Alfred pile à la bonne hauteur, bref, profitent du désordre… tant qu’on n’essaie pas de leur laver les arrières, ce qui reste, et restera, une déclaration de guerre.
Bref : si on ne confie pas rapidement l’adorable passager clandestin à une bonne âme volontaire, il faudra venir déblayer nos cadavres, retrouvés sous une avalanche de poils, ronrons, aboiements et léchouilles.
Cause du décès probable : mort par excès d’affection multispécifique. Ou épuisement. Ou les deux.
En tout cas, aujourd’hui, la Teamster landaise fait comme le reste du pays, elle bloque tout.
Bonne grève à vous toustes, camarades.
Les aventures rocambolesco-boueuses et matutinales d’Alfred le Bichon trouvé en attente d’adoption pleinière ailleurs et Leika la truffe bobrurbaine.
Or donc tous les matins avant le petit jour, aux alentours de 5h, légers et courts vêtus, Leika et Alfred traînent l’humain.e (plus souvent l’humain) le plus réveillé dans les joies du point de rosée et des évacuations primo quotidiennes.
C’est un moment d’enthousiasme terrifiant dès l’ouverture de la porte. Leika veut passer d’abord, le bichon itou. Leika traverse le bichon comme les divisions de Panzers les rangs supposés (oui parce que c’est un hoax en fait) de la cavalerie légère polonaise en 1945. Aplati comme une crêpe, mais pas démonté ,le bichon insiste, l’écrasement persiste. Leika ne gagne pas toujours.
Une fois dehors, c’est chacun.e pour soi. Et yolo les hautes herbes un peu craquantes pour la Truffe, yarglaaah les douceurs du gazon franchement tondu (non, Alfredo pas là, juste devant la porte sous l’auvent).
Un petit tour sous le prunier qui lâche encore quelques bombes délicieusement sucrées à disputer aux frelons (scoop : le frelon ne dort pas des masses), l’humain râle mais c’est pas grave. L’humain pense que trop de prunes nuit aux Truffes, la Truffe beg to disagree et pense que l’humain espère seulement sauver son tapis.
Puis une galopade par là et on retourne à la casa se goinfrer une merveilleuse poignée de croquettes à chats (oui c’est comme ça). Et hop, reprenons le cours de la nuit lové sur un moelleux tapis.
Avant de se rendormir, Alfred tient à faire remarquer qu’il a été un très bon toutou (lui) et quémande une dernière caresse, qu’on lui accorde en grognoufant dans nos barbes, vu qu’on ne veut pas (trop) s’attacher. Mais avouons que le salopard razmoquettes rend la manœuvre très difficile.
Ça, c’est comme d’hab.
Sauf que ce matin, sous le prunier, y’avait un intrus qu’on avait pas vu depuis longtemps : Alphonse le hérisson ((tous les hérissons s'appellent Alphonse ici, même les hérissonnes, c'est pas moi qui fait les règles -- ah si), dérangé par les pluies diluviennes, en pleine opération “réserves avant hibernation”. Leika passe et s’en fout, elle sait ce que ça coûte le reniflement trop proche d’un hérisson même quand on le connaît bien. Alfred, lui, est un petit gars des villes c’est sûr désormais. Ce machin hérissé l’intrigue, le passionne, l’indigne. Il fonce. Ouch, droit dedans comme quand il essaie de sortir avant la border. Piqué jusqu’aux oreilles, il croit sans doute avoir rêvé : il fonce derechef. Gnouf, non vraiment ça fait mal ce truc. « Et tu fais rien ? » geint-il à la Truffe qui remue la queue, ignore toujours aussi poliment Alphonse et s’occupe plutôt de piquer des prunes sans que je le voie.
Alphonse, lui, s’en va en se dandinant, parce qu’il se met à tomber des cordes, l’endroit est trop bruyant. La socialité, c'est pas son truc. Et c’est un Alfred furibard que je ramène à la maison, lamentable sous la pluie, le poil traînant. Et voilà qu’il toussote, renifle, geint, bref il joue les martyrs avec une conviction de tragédien grec. On l’imagine déjà déclamant Eschyle, sauf que les vers se terminent toujours par « ouaf ». Lui qui d’ordinaire a des mines de prince en exil, il ressemble plutôt à une vieille serpillère oubliée dans une rigole. je l'essore tant bien que mal, mais il faudrait une armée de pressing pour redonner du panache à cette boule de coton détrempée qui, en prime, se met à frisoter.
Leika, elle, observe de loin avec la babine en coin des habituées du drame rural. Elle sait qu’Alfred va recommencer demain, parce que la curiosité d’un bichon c’est comme la pluie d’automne : inépuisable.
Petit gars des villes, c’est certain. Mais avec un entêtement de hobbit et un orgueil de Napoléon miniature.
On l'aime déjà trop, foutu cabot.
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