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Trois oranges et un TDAH

Publié le par Jeanne-A Debats

 
Ce qui est terrible avec le TDAH, ce n'est pas qu'on oublie, tout le monde oublie des trucs. La mémoire humaine n’est pas faite pour tout retenir en même temps. Ce ne serait tout simplement pas pratique.
Mais nous on ne peut jamais faire confiance au sentiment d'avoir terminé.
Les personnes qui n'ont pas de TDAH possèdent une sorte de certificat intérieur. À un moment donné, leur cerveau leur dit : « C'est bon. Tu peux arrêter de vérifier. Tu as pensé à tout. » Le mien ne délivre jamais ce certificat. Never.
 
Alors je recommence, je repasse mentalement la liste, et, comme chaque putrin de fois il y a effectivement quelque chose d'oublié, mon cerveau sait qu'il a raison de se méfier de lui-même.
Les gens imaginent que le TDAH, c'est le désordre, je crois au contraire que c'est l'inverse. Chez moi, au moins, c’est une lutte incessante contre le chaos, au point d'y consacrer une énergie folle. Ce n'est pas qu'on ne prépare rien, c'est qu'on prépare tout... sauf ce qu'on ne sait pas encore qu'on a oublié. Et que forcément , ON VA OUBLIER. Et en plus, on le sait déjà.
 
Ça me fait penser au conte des Trois Oranges qui me paraît extraordinairement juste. Dans cette histoire le prince a traversé des montagnes, des forêts, des déserts, il a affronté des monstres, des enchanteurs et toutes les absurdités dont les contes ont le secret pour parvenir jusqu'au jardin où pousse enfin l'oranger merveilleux. Il croit avoir terminé, il croit avoir compris. Au bout de tant d'épreuves, il cueille le premier fruit, le tourne dans ses mains avec une intense émotion, l'entrouvre délicatement, et une jeune femme d'une beauté irréelle en surgit aussitôt.
La princesse lui demande de l'eau, il n’en a pas, elle disparaît au vent mauvais comme le solde de ma CB quand j’en ai besoin. Il va chercher de l’eau et ouvre la deuxième orange.
En sort une deuxième merveilleuse jeune fille qui lui demande de l'eau et du pain. Et il n’a pas de pain.
Le monde, ce salopiot, est en train de lui apprendre que l'inventaire n'est jamais terminé.
Alors il ne se contente plus de courir chercher ce qui manque. Avant d'ouvrir la troisième orange, il vide sa besace, il l'étale devant lui, il regarde chaque objet, il réfléchit à tous les besoins possibles de quelqu'un qui va surgir d'un fruit magique. Il ne prépare pas seulement de l'eau et du pain. Il prépare l'imprévisible.
 
Et moi, c’est pareil, pour à peu près tout, mais notamment, juste aller me coucher avec un bouquin. Tous les soirs, je prépare l'imprévisible.
Je ne vais pas me coucher, je rassemble une expédition polaire. Je stocke des ressources pour survivre jusqu'au matin sans avoir à quitter mon nid.
Les médicaments 1, 2 et 3.
Le verre d'eau pour médoc 2.
Les cigarettes.
Le cendrier.
Le téléphone.
Le chargeur.
Les lunettes.
Le livre.
Les mouchoirs.
 
Malgré tout cela, au moment précis où je m'allonge, une petite princesse sort d'une orange imaginaire, me regarde avec une infinie douceur et me dit :
« C'est très bien tout ça... Mais tu as oublié le briquet. »
 
Je me relève, je mets dix minutes à trouver mon sac à main – vide de briquets -- y’en a dans la bagnole, je sors, je reviens avec mon butin, je me recouche.
 
Une autre princesse apparaît alors.
« Et si tu avais soif dans deux heures ? »
 
Je vais à la cuisine prendre une bouteille, le chat réclame des croquettes, je vais aux toilettes je remonte SANS la bouteille, sur le seuil de ma chambre, je me souviens que je l’ai oubliée, je redescends en me répétant « La bouteille, la bouteille ». Ce qui est une excellente méthode pour ne pas oublier la bouteille, mais qui n'empêche absolument pas d'oublier pourquoi je suis entrée dans la cuisine.
Je reviens, je me recouche.
 
Une troisième princesse me regarde, elle me juge...
« Tu n'as plus de pastilles pour la toux. »
 
Je repars, direction salle de bain, armoire à pharmacie, je reviens. Je me recouche.
À ce stade, je ne suis plus une femme qui prépare son coucher, je suis un prince de conte condamné à satisfaire des princesses de plus en plus exigeantes. Au fond, mon cerveau est à la fois le prince qui court partout avec sa besace... et les trois princesses qui continuent de lui inventer des quêtes supplémentaires, je joue tous les rôles, j’écris le conte, distribue les personnages, lance les péripéties et m'étonne ensuite que l’héroïne mette une heure à aller au plumard.
 
Je soupçonne d'ailleurs que les conteurs populaires connaissaient très bien ce fonctionnement, même s'ils ne l'appelaient évidemment pas TDAH. Ils savaient qu'il existe des gens pour qui la moindre action simple n'est jamais une action simple. Aller dormir, quitter la maison, préparer un voyage, partir faire des courses... tout ça est précédé d'une interminable quête des objets indispensables, parce que l'expérience leur a appris une chose : le détail oublié finira toujours par réclamer son dû.
 
Et je me demande parfois si la troisième princesse ne représente pas exactement ça. Pas la récompense, (surtout que dans le conte , eh ben c’est pas fini non plus, le prince a à peine le temps de tomber amoureux, qu’on lui souffle sa princesse sous le nez. Il passe le reste du temps à la chercher dans tous arbres fruitiers qu’il croise sur sa route.) mais enfin, vient ce moment rarissime où pendant quelques minutes, j’éprouve cette sensation presque miraculeuse, inconnue le reste du temps :
« Ah. Cette fois... Je crois que j'ai vraiment pensé à tout. »
 
Puis le chat miaule...
 
C’est alors qu’apparait la quatrième princesse.
« Tu as éteins le plafonnier dans la bagnole ? »
 
La garce.
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