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La stratégie de l'orc

Publié le par Jeanne-A Debats

Je me souviens d’un bouquin de fantasy. "Orcs", ça s’appelait. Écrit par un gars nommé Stan Nicholls, qui s’était fait plaisir en renversant le couple protagoniste/antagoniste du "Seigneur des Anneaux".
Dans son livre, les gentils, c’étaient les pauvres orcs. Handicapés, discriminés, souffrants. Un bouquin plutôt sympatoche, pas totalement écrit avec les pieds, mais très SDA-like, comme il en est sorti des centaines à l’époque. (Mention spéciale aux "Elfes de Shanara", grande poilade ridicule.)
Disons que Stan avait au moins choisi une approche un peu originale.

Ce qui m’ennuyait dedans, ce n’était pas que les orcs deviennent sympas. Ça, à la limite, on s’en fout. Les orcs peuvent bien ouvrir des crèches et adopter des chatons, pourquoi pas.

Non.
Ce qui me faisait lever les yeux au ciel à m’en coller des migraines ophtalmiques, c’était la cheffe. L’evil overlady. Oui, parce que l’originalité, c’était aussi UNE méchante.
Mais alors bête. Bête à manger le foin de sa propre méchanceté.

Elle butait systématiquement ses lieutenants à la moindre couille de travers. Même quand ce n’était pas leur faute. Même quand ils avaient prévenu que le plan allait foirer. Même quand ils avaient fait exactement ce qu’on attendait d’eux, en chialant leur race parce qu’ils savaient dès le départ qu’on les envoyait au désastre.

De loin en loin, hop, une décapitation. Puis une autre. Puis encore une. Puis une éviscération, pour varier les plaisirs.
Elle dégraissait son équipe comme je vide mes cendriers, à la pelleteuse.

Au bout de cinq ou six chapitres, tu comprenais très bien comment ça allait finir. Pas besoin d’être devin. Elle allait perdre. Forcément.
Il ne lui restait plus que les couillons bénis-oui-oui. Ceux qui disent amen à tout. Ceux qui hochent la tête très fort en espérant qu’on ne leur demandera jamais de réfléchir, sauf éventuellement au prochain compliment sur la robe d’evil overlady portée ce soir-là par la dame.
À partir de là, plus de suspense. Le pouvoir était déjà mort. Il ne le savait juste pas encore.

Je ne trouvais pas ça crédible, figurez-vous.
Eh bien j’avais tort. Terriblement, redoutablement tort.

Donald Trump s’emploie depuis onze longs mois à me prouver que Stan Nicholls est en fait un auteur mimétique et politique. Et qu’il avait raison.

Même logique. Même mécanique.

On ne vire pas les incompétents. On vire ceux qui disent non. Ceux qui préviennent. Ceux qui expliquent que ça va poser problème ou que c’est de la merde. Ceux qui ont encore un rapport, même minimal, avec le réel.
Résultat : il ne reste que des gens qui opinent. Et donc plus personne pour empêcher les conneries de passer en production.

La dernière couillonade des "Epstein files", c’est exactement ça.
Des PDF soi-disant caviardés mais pas vraiment. Du texte toujours extractible par copier-coller. Un truc bâclé, mal pensé, mal exécuté. Le genre de dossier où n’importe quel pro aurait dit : « Stop. Là, non. On ne publie pas ça comme ça. »

Mais les pros, on les a virés avant.

Ce n’est pas une question de morale. Ce n’est même pas une question idéologique.
C’est une question de gestion. De réalité. De compétence minimale.

Quand un pouvoir vire méthodiquement tous ceux qui savent lire le réel, voire lire tout court, pour ne garder que ceux qui caressent l’ego dans le sens du poil, il se flingue tout seul.
La réalité, elle, n’en a rien à foutre de la loyauté aveugle du crétin subjugué par un autre crétin. Elle finit toujours par revenir. Avec un grand sourire, des talons aiguilles et une batte cloutée.

Comme dans ce putain de roman de fantasy. À force de décapiter les gens compétents, il ne reste plus que des figurants. Et l’overlord tombe.

Enfin j’espère.
J’espère tellement que tu as encore raison, Stan.
Et avec mes excuses.

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Ce n'est pas mourir d'aimer...

Publié le par Jeanne-A Debats

Je n’en peux plus de lire des comparaisons foireuses entre tel dossier de prédateur, (Christophe Ruggia), ou de prédatrice , (Brigitte Macron), et l’histoire de Gabrielle Russier. Et les yeux humides qui vont avec comme si chialer dispensait de penser.

Alors on va briser les violons.

Même si, chez Russier, c’était réciproque. Massivement. Même si, chez les Macron, faut croire que ça l’était aussi. Russier a eu tort. Tragiquement tort, humainement tort, douloureusement tort, mais tort quand même. On ne couche pas avec un élève. Point barre. Sous aucun prétexte jamais et quel que soit son âge. On ne couche pas avec quelqu’un qu’on domine, c’est tout. Même si on l’adore. Même si on a envie de tout lui donner, notamment le monde. Même si on fond comme une andouille chaque fois qu’on pose l’œil dessus. Et, en fait, surtout à cause de ça. Parce qu’aimer, c’est comme éduquer, ça implique de laisser l’autre être sans vous, de lui permettre de grandir sans vous, c’est le PUTAIN DE BUT. Parce qu’un adulte, homme ou femme, un vrai, ça s’empêche, comme disait l’autre.
(Camus)

On ne se raconte pas d’histoires sur l’amour plus fort que tout en se prenant pour une exception cosmique. on s’arrête, on respire, on se demande pourquoi on désire, et ce que ce désir raconte de soi. Le besoin d’admiration, le shoot à l’ego, le vieux syndrome de Pygmalion qui se croit sublime alors qu’il n’est que narcissique. on regarde en face l’asymétrie, d’âge, de statut, de pouvoir, d’autorité, de parole. Et on tranche. Dans sa propre chair , s’il le faut.

Et si, par hypothèse de roman, quelque chose devait exister, alors on attend. Dix ans, oui, dix putain d’années si c'est nécessaire. Le temps que l’autre devienne quelqu’un sans vous, que le rapport cesse d’être bancal, que le désir ne soit plus lesté de dettes, d’admiration forcée et de silence contraint.

Je n’efface pas ce que Russier a subi. Ni l’acharnement judiciaire, ni la violence sociale, ni la misogynie criante, ni l’indécence tragique de sa fin. Mais refuser de le dire aujourd’hui, c’est transformer cette même tragédie en alibi et utiliser une morte comme paravent moral pour protéger des salopards.
On brandit l’émotion pour éviter la seule question qui compte : qui DEVAIT dire non, qui DEVAIT tenir la ligne.

Comparer Russier à Ruggia, c’est une saloperie intellectuelle. Comparer Russier à Brigitte Macron, c’est de la manipulation à gros sabots, mâtinée de fantasmes et de misogynie à peine masquée, et surtout instrumentalisée. Dans tous les cas, c’est le même procédé. On mélange tout, on floute, on pleurniche, et hop, plus personne ne parle de responsabilité adulte.

Ça évite de dire que certaines limites ne se négocient pas. Que l’éthique n’est pas une question de sentiments, mais de position. Que transmettre, ce n’est pas capter. Que séduire un élève ou un protégé, même avec les fleurs du mal dans la tête et des citations latines plein la bouche, reste une faute morale et éthique insoutenable.

C’est pour ça que les barrières symboliques comptent. Même bancales. Même contournées. Si je refuse de discuter de mes romans avec mes élèves, si je leur en interdis la lecture, sans me faire trop d’illusions sur l’efficacité de l’interdit, ce n’est pas par coquetterie. C’est pour dire ici, je suis prof. Ici, je suis adulte. Ici, tu ne me dois rien, et je ne t’impose rien qui ne soit dans le cadre.

Aimer n’autorise pas tout. Transmettre n’implique pas de se confondre. Être adulte, ce n’est pas céder, c’est protéger, y compris de soi. Ce n’est ni glamour ni romantique. C’est chiant, ingrat, parfois douloureux. Mais c’est le minimum syndical. Et tant qu’on préférera la larme prête à l’emploi à cette clarté-là, on continuera à trahir tout le monde, les vivants, les morts, les plus jeunes et les frontières floues où l’emprise se maquille en séduction, le viol en amour.

Mentor, Gandalf, Moiraine, Obi-wan, Atticus Finch et Tissaïa ne sont jamais Humbert Humbert, Aschembach ou Svengali. Et c’est pour une bonne raison.

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Souvenirs, souvenirs

Publié le par Jeanne-A Debats

Parfois, j’ai l’impression d’être la seule vieille du monde à me souvenir d’avoir eu 7 ans, 13 ans, 16 ans, 20 ans, 30 ans. De m’être consumée de curiosité, d’avoir fouillé partout pour trouver les cadeaux de Noël, d’avoir ouvert les tiroirs de ma mère et de m’être figée comme une poule devant un bout de verre en découvrant ses tampons. De m’être gavée de gâteaux au chocolat la nuit, d’avoir fait le mur, fumé en cachette, menti mal, fait les devoirs en retard, voire pas du tout. De m’être pris dans la tronche les adultes qui traitaient ma génération d’assistés, de rebelles sans cause, de feignasses sans idéal. De m’être dit « plus tard », puis d’avoir oublié ce que j’avais remis à plus tard. D’avoir eu des goûts de chiottes, devenus soudain très respectables le jour où ils se sont mis à rapporter du fric.
 
Je me souviens d’avoir aimé trop fort, trop mal, trop tôt. D’avoir confondu la liberté avec la fuite et la loyauté avec le silence. D’avoir cru que grandir voulait dire savoir, alors que ça voulait juste dire encaisser, se relever, cicatriser comme on peut, en vrac le plus souvent. J’ai changé d’avis mille fois, juré « plus jamais » et replongé quand même. J’ai longtemps cru que la vie commencerait après, plus tard, quand j’aurais compris le mode d’emploi, avant de réaliser qu’il n’y en avait pas. J’ai eu une peur panique d’être ridicule et que ça me colle à la peau pour l’éternité, alors que tout le monde s’en fout quinze jours après. J’ai cru que la vie était finie dans un baiser qui se refusait. J’ai voulu disparaître et laisser une trace énorme, les deux en même temps, oui.
 
Et les autres, ils ont vraiment effacé tout ça ? À quel moment font-ils ce grand ménage narratif ? Quand ils se racontent aujourd’hui une enfance propre, une adolescence raisonnable, une jeunesse studieuse, comme si rien n’avait débordé, comme si rien n’avait brûlé, comme si tout avait été logique et maîtrisé. Comme s’ils avaient toujours su et que leurs erreurs, leurs délits ou leurs crimes étaient arrivés directement adultes, bien emballées. Parce qu’eux, évidemment, ils aimaient le travail. Scoop : non, ils ne l’aimaient pas. Ils ont juste oublié qu’ils avaient imaginé autre chose, un jour.
 
Moi, je me souviens. Du corps qui change sans prévenir, de la honte collante comme une étiquette de prix sur une porcelaine et qu’on essaie en vain de faire disparaître à la paille de fer et à l’huile, de l’impossibilité physique de faire quelque chose , ne serait-ce que poser une assiette dans l’évier. Je me rappelle du désir qui débarque sans demander la permission, des scénarios amoureux tout faits qu’on t’enfonce dans le crâne et qui te mènent droit au désastre. Je me souviens de la colère, immense, informe, sans cible claire, et de l’injustice ressentie jusque dans le ventre. Et je me souviens qu’on nous disait déjà que c’était pire avant et que les autres n’en étaient pas morts, comme si ne pas crever était un projet de vie suffisant. On était mous, capricieux, assistés, enfants rois déjà, trop sensibles, trop bruyants, pas assez reconnaissants. Exactement comme aujourd’hui. Même mépris recyclé, seuls les mots changent.
Et encore. 
 
Et pourtant, je lis tout ça dans les yeux de mes enfants, de mes élèves, de mes copains plus jeunes. Je le vois immédiatement, je le reconnais sans hésiter. La même brûlure, la même impatience, la même faim de comprendre, de vivre, de tester les limites, d’aller se cogner au réel pour vérifier qu’il est bien réel et aussi pourri qu’on le pense.
 
Je vois les mêmes maladresses magnifiques, les mêmes certitudes bancales, les mêmes contradictions qui arrachent. Les mêmes nuits trop courtes, les mêmes emballements, les mêmes silences lourds, les mêmes questions posées de travers faute d’avoir déjà les mots (Mais si tu les as bibiche, c’est que la question ne mérite plus d’être posée) . Et quand les mots arrivent enfin, l’urgence de les imposer, persuadé qu’on tient enfin une grille de lecture cohérente. Et c’est trop tard. Je vois la peur d’échouer, et en même temps la peur bien plus violente de ne rien tenter.
 
Alors je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment on peut effacer ça. Comment on peut regarder ces visages-là et prétendre qu’ils ne nous ressemblent pas. Comment on peut oublier ce que ça fait d’avoir l’âge où tout est trop grand, trop intense, trop injuste, trop vivant, et transformer sa propre traversée en leçon de morale à deux euros la tonne, en procès permanent et à charge des générations suivantes. Ce n’est pas de la fatigue, ni de l’usure, ni même de l’inquiétude, c’est du déni. Se souvenir fait trop mal, sans doute. Il faut faire face. A tout ce qu’on a finalement accepté de l’inacceptable. Se souvenir , c’est reconnaître l’autre dans sa jeunesse et ça oblige à admettre qu’on a été fragile, bordélique, excessif, nul et qu’on s’est surtout contenté de survivre.
 
Alors je continue de me souvenir. Pour eux, pour moi. Pour ne pas participer à cette grande entreprise d’effacement qui consiste à expliquer aux plus jeunes qu’ils exagèrent, qu’ils n’ont pas de raisons d’être ce qu’ils sont, qu’ils devraient déjà savoir.
 
Parce que je sais, justement. Et que savoir ça, c’est peut-être la seule vraie forme de fidélité à la gamine que j'ai été et que je suis tellement surprise de ne plus trouver dans le miroir le matin.
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