Souvenirs, souvenirs

Publié le par Jeanne-A Debats

Parfois, j’ai l’impression d’être la seule vieille du monde à me souvenir d’avoir eu 7 ans, 13 ans, 16 ans, 20 ans, 30 ans. De m’être consumée de curiosité, d’avoir fouillé partout pour trouver les cadeaux de Noël, d’avoir ouvert les tiroirs de ma mère et de m’être figée comme une poule devant un bout de verre en découvrant ses tampons. De m’être gavée de gâteaux au chocolat la nuit, d’avoir fait le mur, fumé en cachette, menti mal, fait les devoirs en retard, voire pas du tout. De m’être pris dans la tronche les adultes qui traitaient ma génération d’assistés, de rebelles sans cause, de feignasses sans idéal. De m’être dit « plus tard », puis d’avoir oublié ce que j’avais remis à plus tard. D’avoir eu des goûts de chiottes, devenus soudain très respectables le jour où ils se sont mis à rapporter du fric.
 
Je me souviens d’avoir aimé trop fort, trop mal, trop tôt. D’avoir confondu la liberté avec la fuite et la loyauté avec le silence. D’avoir cru que grandir voulait dire savoir, alors que ça voulait juste dire encaisser, se relever, cicatriser comme on peut, en vrac le plus souvent. J’ai changé d’avis mille fois, juré « plus jamais » et replongé quand même. J’ai longtemps cru que la vie commencerait après, plus tard, quand j’aurais compris le mode d’emploi, avant de réaliser qu’il n’y en avait pas. J’ai eu une peur panique d’être ridicule et que ça me colle à la peau pour l’éternité, alors que tout le monde s’en fout quinze jours après. J’ai cru que la vie était finie dans un baiser qui se refusait. J’ai voulu disparaître et laisser une trace énorme, les deux en même temps, oui.
 
Et les autres, ils ont vraiment effacé tout ça ? À quel moment font-ils ce grand ménage narratif ? Quand ils se racontent aujourd’hui une enfance propre, une adolescence raisonnable, une jeunesse studieuse, comme si rien n’avait débordé, comme si rien n’avait brûlé, comme si tout avait été logique et maîtrisé. Comme s’ils avaient toujours su et que leurs erreurs, leurs délits ou leurs crimes étaient arrivés directement adultes, bien emballées. Parce qu’eux, évidemment, ils aimaient le travail. Scoop : non, ils ne l’aimaient pas. Ils ont juste oublié qu’ils avaient imaginé autre chose, un jour.
 
Moi, je me souviens. Du corps qui change sans prévenir, de la honte collante comme une étiquette de prix sur une porcelaine et qu’on essaie en vain de faire disparaître à la paille de fer et à l’huile, de l’impossibilité physique de faire quelque chose , ne serait-ce que poser une assiette dans l’évier. Je me rappelle du désir qui débarque sans demander la permission, des scénarios amoureux tout faits qu’on t’enfonce dans le crâne et qui te mènent droit au désastre. Je me souviens de la colère, immense, informe, sans cible claire, et de l’injustice ressentie jusque dans le ventre. Et je me souviens qu’on nous disait déjà que c’était pire avant et que les autres n’en étaient pas morts, comme si ne pas crever était un projet de vie suffisant. On était mous, capricieux, assistés, enfants rois déjà, trop sensibles, trop bruyants, pas assez reconnaissants. Exactement comme aujourd’hui. Même mépris recyclé, seuls les mots changent.
Et encore. 
 
Et pourtant, je lis tout ça dans les yeux de mes enfants, de mes élèves, de mes copains plus jeunes. Je le vois immédiatement, je le reconnais sans hésiter. La même brûlure, la même impatience, la même faim de comprendre, de vivre, de tester les limites, d’aller se cogner au réel pour vérifier qu’il est bien réel et aussi pourri qu’on le pense.
 
Je vois les mêmes maladresses magnifiques, les mêmes certitudes bancales, les mêmes contradictions qui arrachent. Les mêmes nuits trop courtes, les mêmes emballements, les mêmes silences lourds, les mêmes questions posées de travers faute d’avoir déjà les mots (Mais si tu les as bibiche, c’est que la question ne mérite plus d’être posée) . Et quand les mots arrivent enfin, l’urgence de les imposer, persuadé qu’on tient enfin une grille de lecture cohérente. Et c’est trop tard. Je vois la peur d’échouer, et en même temps la peur bien plus violente de ne rien tenter.
 
Alors je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment on peut effacer ça. Comment on peut regarder ces visages-là et prétendre qu’ils ne nous ressemblent pas. Comment on peut oublier ce que ça fait d’avoir l’âge où tout est trop grand, trop intense, trop injuste, trop vivant, et transformer sa propre traversée en leçon de morale à deux euros la tonne, en procès permanent et à charge des générations suivantes. Ce n’est pas de la fatigue, ni de l’usure, ni même de l’inquiétude, c’est du déni. Se souvenir fait trop mal, sans doute. Il faut faire face. A tout ce qu’on a finalement accepté de l’inacceptable. Se souvenir , c’est reconnaître l’autre dans sa jeunesse et ça oblige à admettre qu’on a été fragile, bordélique, excessif, nul et qu’on s’est surtout contenté de survivre.
 
Alors je continue de me souvenir. Pour eux, pour moi. Pour ne pas participer à cette grande entreprise d’effacement qui consiste à expliquer aux plus jeunes qu’ils exagèrent, qu’ils n’ont pas de raisons d’être ce qu’ils sont, qu’ils devraient déjà savoir.
 
Parce que je sais, justement. Et que savoir ça, c’est peut-être la seule vraie forme de fidélité à la gamine que j'ai été et que je suis tellement surprise de ne plus trouver dans le miroir le matin.
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