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La Mauvaise Conduite

Publié le par Jeanne-A Debats

 
C'est pendant les vacances que passent au gouvernement les pires saloperies, ce n'est pas nouveau.
 
Prenons le décret, majoritairement salué par la droite et même par une partie des enseignants, qui autorise les écoles à changer un élève d'établissement si ses parents se conduisent mal.
 
Outre son injustice fondamentale, ce décret me paraît rompre avec un principe essentiel : dans un État de droit, on ne fait pas payer aux enfants les actes de leurs parents. Pas plus qu'on ne fait payer aux parents les bêtises de leurs enfants, par exemple en leur supprimant les allocations familiales.
Je suis donc vent debout contre ce texte. D'abord parce que la sanction frappe la mauvaise personne, ensuite parce que la notion même de « mauvaise conduite », telle qu'elle est formulée, est d'un flou absolu. Où s'arrête la contestation légitime d'une décision ? À partir de quel moment un parent un peu véhément, une plainte insistante ou un conflit avec l'administration deviennent-ils une « mauvaise conduite » justifiant de changer un enfant d'établissement ?
 
Un texte aussi imprécis ouvre inévitablement la voie à des interprétations arbitraires ett lorsqu'il s'agit des droits d'un enfant, c'est tout ce qu'on veut sauf un détail.
 
Je vais prendre un exemple personnel.
Quand le Grem était petit, j'ai eu une engueulade galactique avec une psy et son institutrice. Elles étaient en train de m'expliquer, la bouche en cœur, que son AESH allait être « redéployée » auprès d'une petite fille atteinte d'un cancer. Traduction de la novlangue administrative : le Grem aurait moins de cours. Voire plus de cours du tout.
 
J'ai rétorqué que j'avais dument noté la tentative de culpabilisation et le pathos C'est atroce, en effet, une enfant de cet âge atteinte ainsi. Mais le cancer de cette gamine n'était pas plus de la responsabilité du Grem que son autisme n'était de la responsabilité de cette petite. Leur problème d'effectifs n'était ni le mien ni celui de mon fils. Démerdassek mais sans déshabiller le Grem pour vêtir une petite cancéreuse.
Au cours de la discussion, l'instit' m'explique aussi qu'elle n'ose pas dire non au Grem parce qu'il "risque de faire une crise"*. Je lui réponds que, depuis Chamberlain, on sait quand même ce que donnent les politiques de l'apaisement à tout prix. Bon, d'accord, ce n'était pas la comparaison du siècle. Ni pour l'instit', ni pour le Grem.
 
Étonnamment, elles l'ont assez mal pris.
 
La psy m'annonce alors d'un ton pincé que j'ai « un problème avec l'autorité ». Je lui réponds que moi, avec l'autorité, j'ai exactement zéro problème. C'est même un des outils de base de mon métier de prof et de mon rôle de mère. En revanche, elles, avec leurs compromis mouligasses, semblaient nourrir une relation franchement compliquée avec le mot « non ».
Je suis partie en claquant la porte, après leur avoir annoncé qu'on se reverrait dans Sud-Ouest. Ce qui est effectivement arrivé et j'ai obtenu gain de cause.
 
Alors, dites-moi : à quel moment serais-je devenue une « mère problématique » au sens du décret ?
Quand j'ai élevé la voix ? Quand j'ai claqué la porte ? Quand j'ai contesté des professionnelles ? Quand j'ai annoncé que j'allais saisir la presse ?
 
Je n'ai menacé personne. Je n'ai frappé personne. Je n'ai insulté personne (enfin Chamberlain, c'est debattable^^). J'ai simplement refusé de me laisser culpabiliser et utilisé le seul rapport de force dont je disposais.
 
Parce que c'est ça, le problème. La « mauvaise conduite », c'est quoi ? Être désagréable ? Grande gueule ? Insistante ? Contester une décision ? Menacer de médiatiser une affaire ? Si le texte est incapable de tracer une frontière claire, alors cette frontière sera dessinée à l'humeur du chef d'établissement, de l'inspecteur ou du rectorat.
 
Et c'est précisément pour ça que ce décret est dangereux. Pas parce qu'il permettra de sanctionner les parents réellement violents, ceux-là, on dispose déjà de moyens légaux pour les traiter. Non, mais parce qu'il permettra aussi de faire payer la note à des gamins dont le seul tort sera d'avoir des parents chiants, procéduriers, gueulards... ou simplement pas assez dociles**.
 
* En fait, non, le Grem ne fait de crise que si c'est pas prévu dans le cadre (et on voit le genre de cadre qu'elles promouvaient, les sans-épines-dorsales. )
** Ou avec le mauvais taux de mélanine, la mauvaise religion, peu ou pas assez de capital culturel pour résister.
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Trois oranges et un TDAH

Publié le par Jeanne-A Debats

 
Ce qui est terrible avec le TDAH, ce n'est pas qu'on oublie, tout le monde oublie des trucs. La mémoire humaine n’est pas faite pour tout retenir en même temps. Ce ne serait tout simplement pas pratique.
Mais nous on ne peut jamais faire confiance au sentiment d'avoir terminé.
Les personnes qui n'ont pas de TDAH possèdent une sorte de certificat intérieur. À un moment donné, leur cerveau leur dit : « C'est bon. Tu peux arrêter de vérifier. Tu as pensé à tout. » Le mien ne délivre jamais ce certificat. Never.
 
Alors je recommence, je repasse mentalement la liste, et, comme chaque putrin de fois il y a effectivement quelque chose d'oublié, mon cerveau sait qu'il a raison de se méfier de lui-même.
Les gens imaginent que le TDAH, c'est le désordre, je crois au contraire que c'est l'inverse. Chez moi, au moins, c’est une lutte incessante contre le chaos, au point d'y consacrer une énergie folle. Ce n'est pas qu'on ne prépare rien, c'est qu'on prépare tout... sauf ce qu'on ne sait pas encore qu'on a oublié. Et que forcément , ON VA OUBLIER. Et en plus, on le sait déjà.
 
Ça me fait penser au conte des Trois Oranges qui me paraît extraordinairement juste. Dans cette histoire le prince a traversé des montagnes, des forêts, des déserts, il a affronté des monstres, des enchanteurs et toutes les absurdités dont les contes ont le secret pour parvenir jusqu'au jardin où pousse enfin l'oranger merveilleux. Il croit avoir terminé, il croit avoir compris. Au bout de tant d'épreuves, il cueille le premier fruit, le tourne dans ses mains avec une intense émotion, l'entrouvre délicatement, et une jeune femme d'une beauté irréelle en surgit aussitôt.
La princesse lui demande de l'eau, il n’en a pas, elle disparaît au vent mauvais comme le solde de ma CB quand j’en ai besoin. Il va chercher de l’eau et ouvre la deuxième orange.
En sort une deuxième merveilleuse jeune fille qui lui demande de l'eau et du pain. Et il n’a pas de pain.
Le monde, ce salopiot, est en train de lui apprendre que l'inventaire n'est jamais terminé.
Alors il ne se contente plus de courir chercher ce qui manque. Avant d'ouvrir la troisième orange, il vide sa besace, il l'étale devant lui, il regarde chaque objet, il réfléchit à tous les besoins possibles de quelqu'un qui va surgir d'un fruit magique. Il ne prépare pas seulement de l'eau et du pain. Il prépare l'imprévisible.
 
Et moi, c’est pareil, pour à peu près tout, mais notamment, juste aller me coucher avec un bouquin. Tous les soirs, je prépare l'imprévisible.
Je ne vais pas me coucher, je rassemble une expédition polaire. Je stocke des ressources pour survivre jusqu'au matin sans avoir à quitter mon nid.
Les médicaments 1, 2 et 3.
Le verre d'eau pour médoc 2.
Les cigarettes.
Le cendrier.
Le téléphone.
Le chargeur.
Les lunettes.
Le livre.
Les mouchoirs.
 
Malgré tout cela, au moment précis où je m'allonge, une petite princesse sort d'une orange imaginaire, me regarde avec une infinie douceur et me dit :
« C'est très bien tout ça... Mais tu as oublié le briquet. »
 
Je me relève, je mets dix minutes à trouver mon sac à main – vide de briquets -- y’en a dans la bagnole, je sors, je reviens avec mon butin, je me recouche.
 
Une autre princesse apparaît alors.
« Et si tu avais soif dans deux heures ? »
 
Je vais à la cuisine prendre une bouteille, le chat réclame des croquettes, je vais aux toilettes je remonte SANS la bouteille, sur le seuil de ma chambre, je me souviens que je l’ai oubliée, je redescends en me répétant « La bouteille, la bouteille ». Ce qui est une excellente méthode pour ne pas oublier la bouteille, mais qui n'empêche absolument pas d'oublier pourquoi je suis entrée dans la cuisine.
Je reviens, je me recouche.
 
Une troisième princesse me regarde, elle me juge...
« Tu n'as plus de pastilles pour la toux. »
 
Je repars, direction salle de bain, armoire à pharmacie, je reviens. Je me recouche.
À ce stade, je ne suis plus une femme qui prépare son coucher, je suis un prince de conte condamné à satisfaire des princesses de plus en plus exigeantes. Au fond, mon cerveau est à la fois le prince qui court partout avec sa besace... et les trois princesses qui continuent de lui inventer des quêtes supplémentaires, je joue tous les rôles, j’écris le conte, distribue les personnages, lance les péripéties et m'étonne ensuite que l’héroïne mette une heure à aller au plumard.
 
Je soupçonne d'ailleurs que les conteurs populaires connaissaient très bien ce fonctionnement, même s'ils ne l'appelaient évidemment pas TDAH. Ils savaient qu'il existe des gens pour qui la moindre action simple n'est jamais une action simple. Aller dormir, quitter la maison, préparer un voyage, partir faire des courses... tout ça est précédé d'une interminable quête des objets indispensables, parce que l'expérience leur a appris une chose : le détail oublié finira toujours par réclamer son dû.
 
Et je me demande parfois si la troisième princesse ne représente pas exactement ça. Pas la récompense, (surtout que dans le conte , eh ben c’est pas fini non plus, le prince a à peine le temps de tomber amoureux, qu’on lui souffle sa princesse sous le nez. Il passe le reste du temps à la chercher dans tous arbres fruitiers qu’il croise sur sa route.) mais enfin, vient ce moment rarissime où pendant quelques minutes, j’éprouve cette sensation presque miraculeuse, inconnue le reste du temps :
« Ah. Cette fois... Je crois que j'ai vraiment pensé à tout. »
 
Puis le chat miaule...
 
C’est alors qu’apparait la quatrième princesse.
« Tu as éteins le plafonnier dans la bagnole ? »
 
La garce.
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