C’est presque de la SF, ou pourquoi je suis tombée dans le tonneau quand j’étais petite 1
Les Fleurs bleues
Raymond Queneau
Chez nous, Les Fleurs bleues de Raymond Queneau, ce n’était pas un roman : c’était le grimoire familial, celui qu’on sortait autant pour se marrer comme des baleines (de parapluie) que pour clore un débat politique (Sthènestu et Stèfossi). L’Académie française pouvait bien s’asphyxier dans ses fauteuils à deviser sur « l’usage correct », nous, on parlait Queneau à table. Entre le « Eratépiste », « à la télé on ne baise guère » et le sacro-saint « je considère la situation historique et je la trouve plutôt floue », (phrase qui, soit dit en passant, devrait remplacer la devise républicaine sur tous les frontons : Liberté, Égalité, Flou généralisé) on tenait tout un code linguistique, incompréhensible aux gen bestiou (les étrangers/ gens bêtes, en gascon).
C’était notre latin de cuisine, notre langage secret, et si un immortel en habit vert était passé par là, quelqu’un aurait proféré « Doukipudontan ? » (parce que Zazie , ça marche aussi,. Mais moins.)
Petite, j’ai pris ça pour un roman historique en plus marrant : le Moyen Âge qui débarque chez les sixties comme un invité bourré à un mariage, et qui discute politique avec un type qui repeint sa péniche au fond d’un rêve. Puis j’ai compris : Queneau n’écrivait pas l’histoire, il la piratait. Il la hackait.
Sans vaisseau spatial sans flux capacitif : le voyage dans le temps par la puissance de l’absurde ancestral. XIIIᵉ siècle, 1964, va-et-vient continu, ruban de Möbius à même la page. Et cette langue ,ce néobabélien vernaculaire (sic) mutant, truffé d’anglicismes (Argh, le maaal au bucher !) et de Canadiennes (sans pitons) , d’argot, de latin de sacristie et de mots tordus, c’était déjà un dialecte extraterrestre.
J’ai compris bien plus tard, après avoir ouvert un Asimov ou un Le Guin, pourquoi il allait me faire aimer la science-fiction d’un amour immédiat et irrévocable. Parce que j’étais déjà vaccinée au mélange des temps, aux réalités poreuses, aux dialogues impossibles, aux langues inventées. Ce roman, c’était ma première machine à explorer les mondes , mais propulsée au calembour et aux contrepèteries (Mon dieu, Pratchett !). Mon seul regret réside en ce que ma mère, mon père, jamais ne me suivirent, jusqu’à leur mort, la SF resterait « des histoires de fer à repasser volants ».
(Ce qui soit dit en passant est une image très queneausienne et... très SF^^)
Pour les Fleurs bleues pourtant, personne ne se demandait si c’était réaliste ou mimétique. On vivait dedans, comme dans une uchronie en continu. C’est le livre que nous offrions le plus (avec Sans Nouvelles de Gurb), que nous prêtions le plus, qu’on nous rendait le moins, un vrai trou noir, une anomalie littéraire.
Les repas ressemblaient à des sommets diplomatiques entre le duc d’Auge et Cidrolin, avec les mêmes absurdités, les mêmes éclairs de lucidité, et la certitude qu’au final « la situation historique est, demeure et restera toujours plutôt floue ».
Alors oui, Les Fleurs bleues n’est pas rangé au rayon SF. Mais il a planté dans ma tête l’idée que le temps est un jouet, que la langue est un vaisseau, et que l’Histoire et l’humanité peuvent se raconter autrement qu’en ligne droite. Je suis tombée dans ce tonneau-là enfant, et depuis, j’ai toujours reconnu la science-fiction au premier regard :
elle parle la même langue que Queneau.
Et tant pis si ça donne de l’urticaire à l’Académie : elle n’a jamais aimé les récits qui respirent.