C’est presque de la SF, ou pourquoi je suis tombée dans le tonneau quand j’étais petite 2

Publié le par Jeanne-A Debats

 

La littérature, chez nous, ce n’était pas la vie : c’était mieux que la vie.
Ma mère était la plus virulente – rien ne l’arrêtait – capable de partir dans des colères ou des extases phénoménales pour un bouquin. Mais mon père avait aussi le coup de griffe facile, et il l'avait forcée à admettre que la BD, c'était de l'art. Pas gagné, j'ai lamentablement échoué – avec les 2 – pour la SF,  je l'ai dit déjà.
 
Ce sont eux qui m’ont collé Boris Vian dans les mains, évidemment. En voiture, on chantait «La Java des bombes atomiques» à pleins poumons, ou «Ch’uis snob», ou encore «On n’est pas là pour se faire engueuler». Les refrains « j’y retourne immédiatement » ou « de l’autre côté c’est passionnant » surgissaient comme des ponctuations naturelles de notre quotidien. Ma mère pleurait en déclamant « Il a dévalé la colline ». Vian nous parlait comme son vieux pote Queneau : tous les jours, tout le temps.
J’ai dévoré «Et on tuera tous les affreux» – de la vraie SF, codée, un peu pourrite^^ – ou«J’irai cracher sur vos tombes». 
 
(Au terrible scandale de ma grand-mère, qui trouvait le roman trop cul… comme Le journal d’une femme de chambre – pas de Vian, de Mirbeau. Elle a tenté de me les arracher, mais maman est intervenue :
 
– De deux choses l’une : soit elle comprend ce qui se passe et donc elle EST DÉFINITIVEMENT en âge de le lire, soit elle comprend pas et on s’en fout : si elle se fait chier, elle posera les bouquins toute seule.
 
Je comprenais que dalle, mais je m'en foutais, j'apprenais déjà la suspension d'incrédulité, j’acceptais de ne pas comprendre et de me laisser porter par les mots jusqu'au prochain îlot de compréhension. ^^)
 
Mais «L’Écume des jours», c’était le must. Et si c’est « presque » de la SF, ce n’est pas seulement pour le nénuphar qui pousse dans un poumon, le pianocktail ou la souris philosophe : c’est parce que Vian a inventé un monde avec ses propres lois physiques, biologiques et sociales. C'est un univers parallèle où la poésie et l’absurde sont des forces aussi tangibles que la gravité. La chambre rétrécit quand l’amour se meurt; les objets ont des humeurs; un homme peut se ruiner pour acheter des reliques de Jean-Sol Partre comme si la littérature avait supplanté toute autre religion ; la mort n’est pas un tabou mais un changement d’état, comme on passerait de solide à liquide. C'est un monde qui ne fonctionne pas sur nos règles mais sur celles de l’émotion pure.
 
C’est exactement ça, la science-fiction : déplacer les paramètres de la réalité pour voir ce que ça raconte de nous. Chez Vian, la science est celle des métaphores, l’expérience est sentimentale, et la physique se plie aux exigences de l'âme, du «soul» comme disent les anglais. L’Écume des jours n’est pas un roman « réaliste » : c’est une exploration d’un autre possible , donc, pour moi, de la pure science-fiction.
 
Et comme toute la SF, elle ne parle au fond que d’ici et de maintenant en se dissimulant sous ailleurs et demain.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article