C'était dans les temps du Confinement, nos jeunes voisins avaient deux petits garçons. Et dans la campagne devenue encore plus silencieuse (délicieusement silencieuse), vidée de tracteurs, de camions et d'autos, leurs cris résonnaient aussi clairs que ceux des hirondelles qui bientôt vinrent les accompagner au printemps.
De loin, tandis que nous buvions le café dehors sous la pergola, malgré le petit vent sec de cette fin avril 2020, nous écoutions leurs cavalcades, parfois interrompues par le grondement du père ou de la mère. Et nous souriions, parce que de un, ce n'étaient pas NOS enfants qu'il fallait gérer h24 ^^, de deux, parce que leurs braillements de sistres, leurs "C'est pas juste" "Ouiiiin" "OUAIS", c'était juste le bruit de la vie.
Celui qu'on n'entendait plus guère dans le pays depuis le 17 mars.
Je ne sais combien de fois, j'ai dû rassurer L. ou M., en leur disant que non, les minots ne nous dérangeaient pas, au contraire, nous aimions les entendre. (Bon, j'ai toujours skippé le passage où on rigolait des sporadiques et épuisées tentatives d'apaisement parentales ^^).
Et puis, je suis prof, je suis rentrée parfois le soir à la maison de collèges ou de lycées en ne rêvant que de silences de mort (celui que j'exige au début du cours, "le silence des tombeaux, ne respirez pas, ne pensez pas, ne bougez pas" et lorsqu'il s'abat sur nous une chape moelleuse, à peine interrompue par les braillements d'un de leurs camarades au loin dans un couloir, alors je chuchote "asseyez-vous").
(Contrairement à ce que vous penseriez peut-être, c'est une manie qui fait plutôt rigoler mes élèves et qu'ils ne détestent pas tout à fait).
Alors, de fait pour moi le bruit des enfants, oui, absolument bien sûr, c'est celui de la vie.
C'est aussi un trauma. le trauma de la jeune mère que je fus jadis, seule dans un wagon avec deux gremlins, dont l'un autiste, essayant désespérément d'emmerder le moins possible le voisinage, d'éviter les jugements comme on traverse un champ de mines, être jugée quand même et mal, évidemment, ajouter l'agression à l'angoisse, les gens même pas peur.
Et où sont les espaces pour les enfants dans ce pays ?
Question aussi sincère que rhétorique.
Parce qu’en France, l’enfant est toléré : tant qu’il ne bouge pas, tant qu’il ne déborde pas, tant qu’il ne rappelle pas qu’il existe. On les aime coussins. On les aime quand ils se tiennent « bien sages » à genoux les mains sur la tête. On les aime même morts lorsqu’ils ont fui en scooter. Mais l’enfant réel, celui qui vit, celui qui trébuche, qui déconne, parfois gravement, qui s’ennuie, qui piaille, qui chante trop fort, qui existe avec ses poumons, ses émotions non calibrées et son absence totale de diplomatie sociale, celui-là… ah non. Celui-là, c’est un problème d’ordre public.
On veut bien la natalité, mais sans les bébés et “la famille”, mais sans les poussettes (ni les allocs) . Et alors, évidemment, arrive l’idée la plus conne du monde : la SNCF qui envisage des wagons “no kid” , le compartiment “interdit aux enfants”, version TGV, ambiance lounge, avec silence, moquette mentale et absence garantie de cris aigus.
Moi j’appelle ça : l’aseptisation générale, le fantasme du pays Ehpad, la France Floridisée, la grande utopie du citoyen modèle, sans enfance, sans mémoire de ce qu’il a été. Et surtout, on fait ça avec une bonne conscience extraordinaire, comme si l’enfant était un touriste sonore qui aurait acheté un billet “option vacarme”. Comme si la mère (oui toujours elle, hein, parce le père dans ces cas-là, il n'est pas souvent là), déjà en sueur, déjà en hypervigilance, déjà en train de gérer le sac, le doudou, le regard des autres, la faim, la fatigue, les émotions en vrac, devait encore s’excuser de transporter la vie.
Dans ce pays, élever un enfant en public, c’est traverser un cimetière rempli de fantômes et zombies rageurs avec un tambour et des cymbales.
La jeune mère est là, dans le wagon, et elle sent tout. Si elle allaite, elle gagne la queue du Mickey en rajoutant l’assortiment indécence au pack « nuisance ».
Le soupir passif-agressif du cadre supérieur.
Le regard assassin du couple qui a “pris ce trajet pour se reposer”.
La vieille dame qui dit “à mon époque…” alors qu’à son époque les enfants couraient dans les rues et que personne n’appelait la police pour un ballon, même quand il finissait dans une vitre.
Bref, tous ces gens qui sortent la carte « enfant roi » dès que tu n’abrutis pas ton gamin de coups au moindre battement de cils (Mais en douce, pas devant eux, sinon ils te jugent AUSSI).
La parentalité comme exercice d’invisibilité, ne pas déranger, ne pas gêner, ne pas déranger (bis), ne pas exister trop fort.
Et pendant ce temps, la société, elle, se permet tout. Elle se permet le bruit des adultes bourrés à minuit à la terrasse du café, les conversations en haut-parleur, les traversées de campagne la musique à fond, les réunions Teams hurlées dans les trains, les types qui regardent TikTok sans écouteurs en étalant leurs cuisses comme s’ils étaient seuls dans la galaxie et qu’ils transportaient deux ballons de rugby dans leurs jeans repassés.
C’est là qu’on voit que ce n’est pas une question de bruit, mais de hiérarchie.
Le bruit des adultes est légitime.
Le bruit des enfants est suspect.
Alors on invente des wagons “no kid”.
Après quoi ? Des rues “no kid” ?
Des restaurants “no kid” ? (ah, c’est déjà le cas.)
Des immeubles “no kid” ?`(Aux US, ils ont sûrement ça , je leur fais confiance)
Des parcs “no kid” ?
La vérité, c’est que ce pays ne déteste pas les enfants, mais ce qu’ils symbolisent, une liberté pas encore enfermée, pas encore conforme, pas encore subalterne. Les enfants nous montrent les marges encore vides, encore à prendre.
Et il déteste encore plus les mères, parce que les mères incarnent ça en public : le vivant qui n’obéit pas.
Oh, je ne crois pas à l’innocence de l’enfance, j’ai déjà connu de vrais monstres de neuf ans. De ceux dont tu te dis, de loin, « Toi, je ne veux pas te croiser à 20 ans ». J’ai déjà détesté des enfants. Parce que ce sont des gens et que comme pour tous les gens, je fais l’effort de ne pas les essentialiser.
Moi, le bruit des enfants, je le sais :
c’est un trauma, oui.
C’est une fatigue, oui.
C’est un agacement parfois, évidemment.
Mais c’est aussi la preuve qu’on n’est pas morts, alors SCNF, restaurateurs, courtisans mortifères d’un monde lisse, noyé dans le VRAI silence des tombeaux, JE VOUS EMMERDE.