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Chronique d’une balle qui ne s’est pas perdue

Publié le par Jeanne-A Debats

Il y a fort longtemps, certains d'entre vous n'étaient même pas nés, je fus arrêtée pour un motif à peu près légitime. j'avais fraudé en passant un portillon Ratp à la Défense...

Étudiante, je n'avais pas le fric pour payer le supplément du brutal changement de zone entre Paris et Nanterre, ma fac pendant un an.

(Je n'y ai pas fait de miracles, j'ai quitté pour Vincennes à Saint Denis.)

 Bref.

Bon, je ne l'ai pas pris au tragique, les agents ne m'ont pas menottée ni été désagréables envers moi, juste comme je n'avais que ma carte orange (invalide à cet endroit ) sur moi, ils m'emmenèrent au poste pour vérifier mon identité et me coller ensuite une amende.

Je m'assis bien poliment pour attendre là où on me disait, et je commençai à causer avec la punkette un peu high qui se trouvait à côté de moi. Elle, elle avait été arrêtée pour possession de dieu sait quoi (mais ça envoyait du bois apparemment^^) et était menottée au banc.

Comme le mec de l'autre côté, un jeune arabe qui baissait la tête dans le genre « je ne prends pas le risque d'avoir eye contact avec quiconque ».

Pas moi, j'étais un type bizarre de fraudeuse chic et blanche, propre sur moi, pas ivre, pas racisée, pas shootée, bien calme et bien élevée, jean chemise blanche, bottes nickels, cartable ciré. qui observait tout ça avec presque de la curiosité, dans sa certitude privilégiée que rien ne pouvait mal se passer si je faisais tranquillement ce qu'on me disait.

Donc toujours pas menottée. J'avoue , je ne prenais pas du tout la situation au sérieux, j'étais en mode "j'ai joué, j'ai perdu, je paierai et basta". (le "je paierai" était quand même assorti d'une légère inquiétude, il faudrait emprunter à mes parents et ça, j'avoue que je ne me sentais pas tout à fait prête à leur dire pourquoi j'avais besoin d'argent, bref bis).

Donc nous gloussions, deux filles jeunes, presque heureuses, vivantes, sur le banc. Quand tout à coup, le type de garde s'est mis à hurler :

--   Sales putes, vous allez fermer vos gueules, parce que vous voyez le gars-là à côté de vous ? S'il fait un geste de travers , je lui colle une balle. Et les balles, ça se perd !

Je suis restée sans voix, la punkette aussi. Quand un homme te traite de sale pute c'est qu'il te hait, pas parce que tu as fait quelque chose. C’est parce que tu es quelque chose qu'il hait, et c'est souvent une femme.

Et soudain, la scène avait changé. On n’était plus dans une histoire de portillon RATP, d’amende, de paperasse emmerdante, ennuyeuse, mais méritée. On était passés ailleurs, dans un endroit où la loi n’est plus le cadre, mais le prétexte.

Il venait de sortir son arme potentielle comme on sort une carte maîtresse. Il rappelait à tout le monde, en postillonnant comme un malade, qui avait le pouvoir de tuer, qui avait le droit d’exister et qui devait se taire. Le jeune homme arabe à côté de nous s’est encore plus tassé. Il n’a pas bougé, il avait compris depuis longtemps lui. Le message ne nous était pas adressé à nous seulement, il était pour tous. Pour dire : je peux, je décide, je vous tiens.

À cet instant précis, j’ai cessé de rire, d’être une étudiante un peu fauchée et vaguement insolente. J’ai compris que ce qui se jouait-là n’avait rien à voir avec l’ordre public. C’était une démonstration, une mise en évidence de la domination brute, une façon de rappeler que certaines vies sont toujours conditionnelles.

Et le plus glaçant, ce n’était pas la menace elle-même, c’était sa gratuité. Personne ne bougeait, ou ne criait ou ne résistait. Il n’y avait aucun danger, juste le plaisir de faire peur, la jouissance d’écraser, de fermer sa gueule à la femme trop à l'aise, trop tout, de rappeler que les balles « ça se perd ».

Je suis sortie de là avec une amende, oui. Et une conviction qui ne m’a jamais quittée depuis : la violence institutionnelle ne commence pas avec les coups. Elle commence avec la certitude d’impunité. Cette haine brûlante qu’on sait pouvoir cracher sans conséquence.

Et depuis ce jour-là, quand j’entends quelqu’un dire « s’ils n’avaient rien à se reprocher », « ils n’avaient qu’à obéir », « c’est la loi », je sais exactement ce que ça vaut.

 

Je sais à quel point ça peut basculer vite.

Et surtout, contre qui.

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Deadloch

Publié le par Jeanne-A Debats

 

Et si vous regardiez une mini-série policière dont la protagoniste serait Dulcie, une lesbienne entre deux âges, laconique, un brin dépré et sergent chef de police locale dans un trou paumé en Tasmanie ?


(Le trou du cul de l'Australie, elle-même le trou du cul de la planète. Déso, pas déso. C'est pas un hasard si c'est de là que vient la standupeuse Hannah Gadsby. Et elle a "a lot" à en dire d'ailleurs.)

La plupart du temps, Dulcie n'a à gérer que les crises d'angoisse que cause Kévin le phoque à la mairesse du coin qui le soupçonne d'anthropophagie de façon totalement déraisonnable. Elle tente de survivre à la chorale lesbienne où sa femme adorée l'a inscrite de force, elle ramasse les poivrots locaux et l’exhibitionniste de service. Tout ce petit monde prépare le Festhiver, un festival queer qui commence à prendre de l'importance dans le pays, ce qui n'arrange pas les crises d'anxiété de la mairesse.

Sauf que voilà-ty pas qu'un bonhomme aussi mort qu'à poil est retrouvé sur une plage de l'immense lac voisin, un type pas super sympa et que personne ne regrettera. Pour gérer le meurtre, la hiérarchie lui envoie de Darwin une inspectrice survoltée et d'une grossièreté hallucinante qui débarque dans la petite ville avec ses sabots plus gros que les bottes de sept lieues.

ça ne colle pas très bien entre les deux.

Alors, ça ressemble à du polar classique, ça a le gout et l’odeur du polar habituel dans une petite ville de rednecks abominable, il y a un serial killer (de mecs blancs de plus 50 ans) , il y a un duo de flics antagonistes au début qui finissent par s'apprécier mais...

Mais très vite on comprend que Deadloch n’a aucune intention d’être aimable. C’est féministe, étrangement british, férocement queer et les femmes ne sont pas des figures d’exception héroïques, ce sont des survivantes fatiguées, mal assorties, parfois pénibles, souvent drôles malgré elles. Les hommes, eux, ne sont pas diabolisés en bloc, mais ils sont montrés : lourds, sûrs d’eux, protégés, persuadés que le monde leur doit encore et toujours quelque chose. Et le fait que les victimes soient majoritairement des vieux mecs blancs n’est ni un hasard ni une provocation gratuite, c’est un commentaire.

La série parle de violences sexuelles, de misogynie systémique, de pouvoir local, de silences organisés, mais elle le fait sans posture morale. Elle préfère l’excès, le malaise et le dérapage.
Et Dulcie ne sauve rien. Elle tient, elle observe, elle encaisse. Elle n’est pas là pour être exemplaire. Elle est là parce que quelqu’un doit bien rester debout quand tout le reste se barre en sucettes.

Deadloch, ce n’est pas un polar féministe “pédagogique”, c’est un polar saboté de l’intérieur.

Essayez.

(Y’a une saison 2 qui arrive, miam, mais on peut se contenter de la 1)

(j’ai enchainé sur Bosch, deux salles, deux ambiances, et je dois me retenir de crier devant le procès « injuste » fait au protagoniste, flic, qui a buté un mec dans une allée en légitime défense. Comme c’est crédible quand on pense à l’impunité générale des flics dans le monde... et chez nous.)

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Notes pour la prochaine mort d'une personne "polémique "

Publié le par Jeanne-A Debats

 

a) Non, il ne s’agit pas de cracher sur un.e mort.e. Il s’agit de refuser la pluie de couronnes en plastique et les violons automatiques dès que quelqu’un claque. La mort, c'est pas du Saint Marc à l'eau bénite. ça ne blanchit rien, ne gomme rien et n’absout rien.

b) Non, ce n’est pas de la lâcheté contre quelqu’un “qui ne peut plus se défendre”. D’abord parce que tout ça, on l’a dit de son vivant, souvent à voix haute, souvent dans le vide. Ensuite parce que mort ou pas, son œuvre, ses idées, son pouvoir continuent de nous tomber dessus en un putrin d'héritage toxique.

c) Oui, c’est politique. Très. C’est refuser l’hagiographie sous perfusion, la minute de silence de la pensée, le grand révisionnisme funéraire où les saloperies deviennent des “zones d’ombre” et les victimes directes ou collatérales des “controverses”.

d) Et surtout, ça ne s’adresse pas aux morts. Ça parle aux vivants. À ceux qui célèbrent aveuglément comme à ceux à qui on intime de se taire, d’applaudir, de ne “de ne pas haïr”. C’est dire : non, je ne marche pas. Je ne confonds pas politesse et amnésie. Je ne signe pas le contrat de bienséance post-mortem.

signé "le camp du bien" qui vous emmerde parce qu'il a une mémoire non sélective.

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La stratégie de l'orc

Publié le par Jeanne-A Debats

Je me souviens d’un bouquin de fantasy. "Orcs", ça s’appelait. Écrit par un gars nommé Stan Nicholls, qui s’était fait plaisir en renversant le couple protagoniste/antagoniste du "Seigneur des Anneaux".
Dans son livre, les gentils, c’étaient les pauvres orcs. Handicapés, discriminés, souffrants. Un bouquin plutôt sympatoche, pas totalement écrit avec les pieds, mais très SDA-like, comme il en est sorti des centaines à l’époque. (Mention spéciale aux "Elfes de Shanara", grande poilade ridicule.)
Disons que Stan avait au moins choisi une approche un peu originale.

Ce qui m’ennuyait dedans, ce n’était pas que les orcs deviennent sympas. Ça, à la limite, on s’en fout. Les orcs peuvent bien ouvrir des crèches et adopter des chatons, pourquoi pas.

Non.
Ce qui me faisait lever les yeux au ciel à m’en coller des migraines ophtalmiques, c’était la cheffe. L’evil overlady. Oui, parce que l’originalité, c’était aussi UNE méchante.
Mais alors bête. Bête à manger le foin de sa propre méchanceté.

Elle butait systématiquement ses lieutenants à la moindre couille de travers. Même quand ce n’était pas leur faute. Même quand ils avaient prévenu que le plan allait foirer. Même quand ils avaient fait exactement ce qu’on attendait d’eux, en chialant leur race parce qu’ils savaient dès le départ qu’on les envoyait au désastre.

De loin en loin, hop, une décapitation. Puis une autre. Puis encore une. Puis une éviscération, pour varier les plaisirs.
Elle dégraissait son équipe comme je vide mes cendriers, à la pelleteuse.

Au bout de cinq ou six chapitres, tu comprenais très bien comment ça allait finir. Pas besoin d’être devin. Elle allait perdre. Forcément.
Il ne lui restait plus que les couillons bénis-oui-oui. Ceux qui disent amen à tout. Ceux qui hochent la tête très fort en espérant qu’on ne leur demandera jamais de réfléchir, sauf éventuellement au prochain compliment sur la robe d’evil overlady portée ce soir-là par la dame.
À partir de là, plus de suspense. Le pouvoir était déjà mort. Il ne le savait juste pas encore.

Je ne trouvais pas ça crédible, figurez-vous.
Eh bien j’avais tort. Terriblement, redoutablement tort.

Donald Trump s’emploie depuis onze longs mois à me prouver que Stan Nicholls est en fait un auteur mimétique et politique. Et qu’il avait raison.

Même logique. Même mécanique.

On ne vire pas les incompétents. On vire ceux qui disent non. Ceux qui préviennent. Ceux qui expliquent que ça va poser problème ou que c’est de la merde. Ceux qui ont encore un rapport, même minimal, avec le réel.
Résultat : il ne reste que des gens qui opinent. Et donc plus personne pour empêcher les conneries de passer en production.

La dernière couillonade des "Epstein files", c’est exactement ça.
Des PDF soi-disant caviardés mais pas vraiment. Du texte toujours extractible par copier-coller. Un truc bâclé, mal pensé, mal exécuté. Le genre de dossier où n’importe quel pro aurait dit : « Stop. Là, non. On ne publie pas ça comme ça. »

Mais les pros, on les a virés avant.

Ce n’est pas une question de morale. Ce n’est même pas une question idéologique.
C’est une question de gestion. De réalité. De compétence minimale.

Quand un pouvoir vire méthodiquement tous ceux qui savent lire le réel, voire lire tout court, pour ne garder que ceux qui caressent l’ego dans le sens du poil, il se flingue tout seul.
La réalité, elle, n’en a rien à foutre de la loyauté aveugle du crétin subjugué par un autre crétin. Elle finit toujours par revenir. Avec un grand sourire, des talons aiguilles et une batte cloutée.

Comme dans ce putain de roman de fantasy. À force de décapiter les gens compétents, il ne reste plus que des figurants. Et l’overlord tombe.

Enfin j’espère.
J’espère tellement que tu as encore raison, Stan.
Et avec mes excuses.

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Ce n'est pas mourir d'aimer...

Publié le par Jeanne-A Debats

Je n’en peux plus de lire des comparaisons foireuses entre tel dossier de prédateur, (Christophe Ruggia), ou de prédatrice , (Brigitte Macron), et l’histoire de Gabrielle Russier. Et les yeux humides qui vont avec comme si chialer dispensait de penser.

Alors on va briser les violons.

Même si, chez Russier, c’était réciproque. Massivement. Même si, chez les Macron, faut croire que ça l’était aussi. Russier a eu tort. Tragiquement tort, humainement tort, douloureusement tort, mais tort quand même. On ne couche pas avec un élève. Point barre. Sous aucun prétexte jamais et quel que soit son âge. On ne couche pas avec quelqu’un qu’on domine, c’est tout. Même si on l’adore. Même si on a envie de tout lui donner, notamment le monde. Même si on fond comme une andouille chaque fois qu’on pose l’œil dessus. Et, en fait, surtout à cause de ça. Parce qu’aimer, c’est comme éduquer, ça implique de laisser l’autre être sans vous, de lui permettre de grandir sans vous, c’est le PUTAIN DE BUT. Parce qu’un adulte, homme ou femme, un vrai, ça s’empêche, comme disait l’autre.
(Camus)

On ne se raconte pas d’histoires sur l’amour plus fort que tout en se prenant pour une exception cosmique. on s’arrête, on respire, on se demande pourquoi on désire, et ce que ce désir raconte de soi. Le besoin d’admiration, le shoot à l’ego, le vieux syndrome de Pygmalion qui se croit sublime alors qu’il n’est que narcissique. on regarde en face l’asymétrie, d’âge, de statut, de pouvoir, d’autorité, de parole. Et on tranche. Dans sa propre chair , s’il le faut.

Et si, par hypothèse de roman, quelque chose devait exister, alors on attend. Dix ans, oui, dix putain d’années si c'est nécessaire. Le temps que l’autre devienne quelqu’un sans vous, que le rapport cesse d’être bancal, que le désir ne soit plus lesté de dettes, d’admiration forcée et de silence contraint.

Je n’efface pas ce que Russier a subi. Ni l’acharnement judiciaire, ni la violence sociale, ni la misogynie criante, ni l’indécence tragique de sa fin. Mais refuser de le dire aujourd’hui, c’est transformer cette même tragédie en alibi et utiliser une morte comme paravent moral pour protéger des salopards.
On brandit l’émotion pour éviter la seule question qui compte : qui DEVAIT dire non, qui DEVAIT tenir la ligne.

Comparer Russier à Ruggia, c’est une saloperie intellectuelle. Comparer Russier à Brigitte Macron, c’est de la manipulation à gros sabots, mâtinée de fantasmes et de misogynie à peine masquée, et surtout instrumentalisée. Dans tous les cas, c’est le même procédé. On mélange tout, on floute, on pleurniche, et hop, plus personne ne parle de responsabilité adulte.

Ça évite de dire que certaines limites ne se négocient pas. Que l’éthique n’est pas une question de sentiments, mais de position. Que transmettre, ce n’est pas capter. Que séduire un élève ou un protégé, même avec les fleurs du mal dans la tête et des citations latines plein la bouche, reste une faute morale et éthique insoutenable.

C’est pour ça que les barrières symboliques comptent. Même bancales. Même contournées. Si je refuse de discuter de mes romans avec mes élèves, si je leur en interdis la lecture, sans me faire trop d’illusions sur l’efficacité de l’interdit, ce n’est pas par coquetterie. C’est pour dire ici, je suis prof. Ici, je suis adulte. Ici, tu ne me dois rien, et je ne t’impose rien qui ne soit dans le cadre.

Aimer n’autorise pas tout. Transmettre n’implique pas de se confondre. Être adulte, ce n’est pas céder, c’est protéger, y compris de soi. Ce n’est ni glamour ni romantique. C’est chiant, ingrat, parfois douloureux. Mais c’est le minimum syndical. Et tant qu’on préférera la larme prête à l’emploi à cette clarté-là, on continuera à trahir tout le monde, les vivants, les morts, les plus jeunes et les frontières floues où l’emprise se maquille en séduction, le viol en amour.

Mentor, Gandalf, Moiraine, Obi-wan, Atticus Finch et Tissaïa ne sont jamais Humbert Humbert, Aschembach ou Svengali. Et c’est pour une bonne raison.

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Souvenirs, souvenirs

Publié le par Jeanne-A Debats

Parfois, j’ai l’impression d’être la seule vieille du monde à me souvenir d’avoir eu 7 ans, 13 ans, 16 ans, 20 ans, 30 ans. De m’être consumée de curiosité, d’avoir fouillé partout pour trouver les cadeaux de Noël, d’avoir ouvert les tiroirs de ma mère et de m’être figée comme une poule devant un bout de verre en découvrant ses tampons. De m’être gavée de gâteaux au chocolat la nuit, d’avoir fait le mur, fumé en cachette, menti mal, fait les devoirs en retard, voire pas du tout. De m’être pris dans la tronche les adultes qui traitaient ma génération d’assistés, de rebelles sans cause, de feignasses sans idéal. De m’être dit « plus tard », puis d’avoir oublié ce que j’avais remis à plus tard. D’avoir eu des goûts de chiottes, devenus soudain très respectables le jour où ils se sont mis à rapporter du fric.
 
Je me souviens d’avoir aimé trop fort, trop mal, trop tôt. D’avoir confondu la liberté avec la fuite et la loyauté avec le silence. D’avoir cru que grandir voulait dire savoir, alors que ça voulait juste dire encaisser, se relever, cicatriser comme on peut, en vrac le plus souvent. J’ai changé d’avis mille fois, juré « plus jamais » et replongé quand même. J’ai longtemps cru que la vie commencerait après, plus tard, quand j’aurais compris le mode d’emploi, avant de réaliser qu’il n’y en avait pas. J’ai eu une peur panique d’être ridicule et que ça me colle à la peau pour l’éternité, alors que tout le monde s’en fout quinze jours après. J’ai cru que la vie était finie dans un baiser qui se refusait. J’ai voulu disparaître et laisser une trace énorme, les deux en même temps, oui.
 
Et les autres, ils ont vraiment effacé tout ça ? À quel moment font-ils ce grand ménage narratif ? Quand ils se racontent aujourd’hui une enfance propre, une adolescence raisonnable, une jeunesse studieuse, comme si rien n’avait débordé, comme si rien n’avait brûlé, comme si tout avait été logique et maîtrisé. Comme s’ils avaient toujours su et que leurs erreurs, leurs délits ou leurs crimes étaient arrivés directement adultes, bien emballées. Parce qu’eux, évidemment, ils aimaient le travail. Scoop : non, ils ne l’aimaient pas. Ils ont juste oublié qu’ils avaient imaginé autre chose, un jour.
 
Moi, je me souviens. Du corps qui change sans prévenir, de la honte collante comme une étiquette de prix sur une porcelaine et qu’on essaie en vain de faire disparaître à la paille de fer et à l’huile, de l’impossibilité physique de faire quelque chose , ne serait-ce que poser une assiette dans l’évier. Je me rappelle du désir qui débarque sans demander la permission, des scénarios amoureux tout faits qu’on t’enfonce dans le crâne et qui te mènent droit au désastre. Je me souviens de la colère, immense, informe, sans cible claire, et de l’injustice ressentie jusque dans le ventre. Et je me souviens qu’on nous disait déjà que c’était pire avant et que les autres n’en étaient pas morts, comme si ne pas crever était un projet de vie suffisant. On était mous, capricieux, assistés, enfants rois déjà, trop sensibles, trop bruyants, pas assez reconnaissants. Exactement comme aujourd’hui. Même mépris recyclé, seuls les mots changent.
Et encore. 
 
Et pourtant, je lis tout ça dans les yeux de mes enfants, de mes élèves, de mes copains plus jeunes. Je le vois immédiatement, je le reconnais sans hésiter. La même brûlure, la même impatience, la même faim de comprendre, de vivre, de tester les limites, d’aller se cogner au réel pour vérifier qu’il est bien réel et aussi pourri qu’on le pense.
 
Je vois les mêmes maladresses magnifiques, les mêmes certitudes bancales, les mêmes contradictions qui arrachent. Les mêmes nuits trop courtes, les mêmes emballements, les mêmes silences lourds, les mêmes questions posées de travers faute d’avoir déjà les mots (Mais si tu les as bibiche, c’est que la question ne mérite plus d’être posée) . Et quand les mots arrivent enfin, l’urgence de les imposer, persuadé qu’on tient enfin une grille de lecture cohérente. Et c’est trop tard. Je vois la peur d’échouer, et en même temps la peur bien plus violente de ne rien tenter.
 
Alors je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment on peut effacer ça. Comment on peut regarder ces visages-là et prétendre qu’ils ne nous ressemblent pas. Comment on peut oublier ce que ça fait d’avoir l’âge où tout est trop grand, trop intense, trop injuste, trop vivant, et transformer sa propre traversée en leçon de morale à deux euros la tonne, en procès permanent et à charge des générations suivantes. Ce n’est pas de la fatigue, ni de l’usure, ni même de l’inquiétude, c’est du déni. Se souvenir fait trop mal, sans doute. Il faut faire face. A tout ce qu’on a finalement accepté de l’inacceptable. Se souvenir , c’est reconnaître l’autre dans sa jeunesse et ça oblige à admettre qu’on a été fragile, bordélique, excessif, nul et qu’on s’est surtout contenté de survivre.
 
Alors je continue de me souvenir. Pour eux, pour moi. Pour ne pas participer à cette grande entreprise d’effacement qui consiste à expliquer aux plus jeunes qu’ils exagèrent, qu’ils n’ont pas de raisons d’être ce qu’ils sont, qu’ils devraient déjà savoir.
 
Parce que je sais, justement. Et que savoir ça, c’est peut-être la seule vraie forme de fidélité à la gamine que j'ai été et que je suis tellement surprise de ne plus trouver dans le miroir le matin.
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LOUIS

Publié le par Jeanne-A Debats

 

Je sais peu de choses de mon arrière-grand-père Louis, et ces bribes se rangent en deux catégories : celles qui sont avérées (témoins, concordances, papiers) et celles que Solange racontait. Ce qui, on l’a vu, reste au mieux sujet à caution, pour le dire poliment.

Dans la première case, il y a sa naissance à Cournou, un hameau du Quercy. Y figure également sa mort tragique, au milieu de milliers d’autres morts tragiques, en 1918. Je ne sais plus à quelle bataille, mais je pourrais le dénicher : il y a des papiers.

On y trouve aussi l’histoire d’un chien nommé Jules. Ou plutôt celle d’un garçon forcé un jour par son instituteur à passer le Certificat d’études. Je m’explique : Louis décrocha ce diplôme (à l’époque, c’était quelque chose), mais il ne pardonna jamais à l’héroïque instituteur d’avoir pris sur lui d’aller supplier mon arrière-arrière-grand-père (dont le nom m’échappe, mais pas la réputation d’horrible bonhomme qui a traversé deux siècles maintenant) pour que le fils fasse l’effort.

Louis voulait remplacer son père à la ferme. Il ne voyait pas l’utilité, selon les mots de Solange, de “se farcir le rognon avec des idées inutiles”. Alors, pour se venger, il avait appelé son chien Jules, comme le professeur. Et chaque fois qu’il traversait la rue de C., il hurlait :
— Au pied, Jules !

Juste devant l’école où le vénérable hussard noir officia, jusqu’à ce que, comme Louis, il fût emporté dans les bras de la Grande Faucheuse d’hommes de ces années terribles.

Dans la seconde case, il y a la romance avec mon arrière-grand-mère Berthe. Une belle femme, comme le serait un jour sa fille. Peut-être plus encore. Ma grand-mère adorait cette histoire, qu’elle m’a racontée mille fois.

Vous voyez Roméo et Juliette ?
Eh bien, transposez-les à Cahors, vers 1895. Avec un Roméo qui ne boit pas le poison et une Juliette qui s’enfuit avec lui. Parce que, figurez-vous, mademoiselle Berthe était demoiselle des Postes, comme on disait alors, et sa lettre à elle ne fut pas perdue.

Les familles étaient voisines, et leur haine conjointe recuisait depuis des temps immémoriaux. À base de puits empoisonnés (si, si) et de vols présumés de bétail, essentiellement. Je ne sais laquelle des deux familles fit à l’autre le coup de saler entièrement un champ à truffes ; l’histoire n’était jamais bien claire dans la bouche de Solange. Ce qui me pousse à penser que les Béragne étaient les coupables.

Toujours est-il que les tourtereaux avaient fréquenté les bancs de la même école. Brave Monsieur Jules, il avait diplômé tout le monde. Ils se perdirent de vue, puis, par un hasard complet, se retrouvèrent à une foire de la Grande Ville (à savoir Cahors). Ce fut un coup de foudre, paraît-il.

(Insérez ici le commentaire de ma mère : “Bref, ils se sont bourrés la gueule à une fête de bourgade, ont couché ensemble, pétés comme des glands, et ont régularisé aussi vite que possible.”)

Ils se marièrent tous les deux avec des témoins pris dans la rue, deux mois plus tard. Et le lendemain d’une (seconde) nuit torride, Louis débarqua chez son père, sa fraîche épousée rosissante au bras.

Ils eurent deux garçons avant Solange. Je ne les ai pas connus ; la fratrie s’est fâchée après la mort de Berthe, une histoire d’héritage très vilaine, évidemment, dont ma grand-mère fut l’incontestable victime, cette fois.
En revanche, j’ai connu Berthe. J’en garde deux images très floues, mais tendres.
De Louis, j’ai hérité une parcelle de terrain en espaliers au fin fond du Quercy Blanc, du nom de Martory, ce qui pue un peu la mort, comme nom. J’y suis allée quelques fois avec Solange.

Je la possède toujours.

Comme son couteau de cuivre.

 Louis en uniforme encadré dans un cadre doré patiné. Il a un visage calme et à la fine moustache tortillée au bout, il porte une vareuse claire fermée haut.. Une cordelière descend sur la poitrine et soutient une médaille en forme de croix à quatre branches égales — vraisemblablement la Croix de guerre 1914-1918, distinction honorant les actes de bravoure.

Louis en uniforme encadré dans un cadre doré patiné. Il a un visage calme et à la fine moustache tortillée au bout, il porte une vareuse claire fermée haut.. Une cordelière descend sur la poitrine et soutient une médaille en forme de croix à quatre branches égales — vraisemblablement la Croix de guerre 1914-1918, distinction honorant les actes de bravoure.

Portrait de Berthe en sépia  Elle est vêtue d’une robe sombre à col montant clair, les cheveux relevés  en bandeaux et le regard droit, calme que je trouve un peu triste. Le cadre en bois sculpté présente un motif ovale répété. Sous l’image, une étiquette noire à lettres blanches indique : « Berthe Béragne née Bessières ».

Portrait de Berthe en sépia Elle est vêtue d’une robe sombre à col montant clair, les cheveux relevés en bandeaux et le regard droit, calme que je trouve un peu triste. Le cadre en bois sculpté présente un motif ovale répété. Sous l’image, une étiquette noire à lettres blanches indique : « Berthe Béragne née Bessières ».

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Ma grand-mère vs Donald Trump

Publié le par Jeanne-A Debats

Ma grand-mère vs Donald Trump

Comme vous avez l’air plus intéressé.e.s par la garce que par le président, parlons un peu d’elle.

Déjà, contrairement à lui, elle avait été une beauté. Mon grand-père la vénérait : tout ce qui tombait de sa bouche était parole d’évangile. C’était un genre de Paulette Dubost, en encore plus piquante. Et elle le savait.
D’ailleurs, elle ne loupait aucune diffusion d’un film de la brave dame, MÊME La Règle du jeu de Jean Renoir qu’elle détestait pourtant, uniquement pour critiquer Paulette.

Comme Donald, c’était une menteuse. Forcenée.
Elle mentait pour ne rien affronter, et elle mentait pour mentir.
Le mensonge, pour elle, n’était ni une faute ni un refuge, mais une manière d’habiter le monde. Il fallait que la réalité plie, que les autres doutent, que la vérité ait peur.

Quand on la prenait sur le fait, elle ne se démontait pas.
Elle avait inventé le gaslighting avant l’heure.
C’était l’autre qui mentait, ou qui délirait.
Elle posait sur vous ce regard de verre où flottait une pointe de pitié, comme si votre lucidité prouvait justement votre folie. On finissait par se taire, vaincu par l’assurance tranquille de son mensonge.

La seule personne qui échappait à sa hargne, c’était son père.
Elle l’idolâtrait. Et ça tombait bien : elle ne l’avait presque pas connu.
Elle devait avoir cinq ans quand il avait disparu dans le claquement d’un obus, quelque part dans la boue de 1918.
Le pauvre était mort dans une tranchée, aux côtés de centaines de milliers de Gascons qu’on avait envoyés crever là comme des chiens, en face d’autres pauvres cabots.
C’est ainsi que disait mon autre grand-père, celui qui pleurait devant Les Sentiers de la gloire.

Louis, il s’appelait. Il était assez doué de ses mains : j’ai encore, sur mon bureau, le couteau en cuivre qu’il avait taillé dans un obus non éclaté pendant une accalmie.
Il me sert de coupe-papier aujourd’hui. Petite, il me fascinait, surtout parce qu’il brillait.
Je croyais que c’était un couteau de princesse. Son histoire abominable me passait très au-dessus de la tête.

Un jour, j’eus une dispute avec Solange.
Ma mère avait prévu de m’emmener quelque part, et elle, elle voulait me traîner chez une de ses corneilles.
Elle me somma de choisir, et je ne sais où je trouvai le courage de dire que j’irais avec maman.
Le lendemain, le couteau avait disparu.
Très naturellement, on m’accusa du vol. Il faut dire que je tournais beaucoup autour, fascinée.

Je fus envoyée au cabinet noir (oui, oui, mais c’était une punition pour adultes ; moi, j’adorais ce grand placard mystérieux).
On hurla beaucoup autour de moi, mes parents me grondaient toutes les trois minutes, et je niais férocement : ce n’était pas moi. Personne ne me crut.

Quelques mois plus tard, Solange m’envoya chercher du fil dans sa boîte à couture.
Au moment où j’arrivais dans la pièce, elle cria : « Reviens, j’en ai ! »
Mais mon cerveau, toujours branché sur la mission du fil, n’enregistra pas le contre-ordre.
J’ouvris la boîte. Et là, au beau milieu, je le découvris : entre deux aiguilles à crochet (elle adorait le crochet, et me faisait d’abominables pulls qu’elle me forçait à porter en visite).

Je revins ravie, le couteau à la main : je l’avais retrouvé.
Alors je croisai son regard, celui que ma mère appelait son « regard de poule psychopathe », et je sus.
Et je sus qu’elle savait que j’avais compris.

Elle m’aimait pourtant. J’étais, comme son père, bien que vivante, une de ses seules affections au monde. Et c’est le pire : je savais qu’elle m’aimait, et j’ai mis des années à cesser de l’aimer, au grand désespoir de ma mère qui voyait cela, non sans raison, comme une trahison.
Mais les enfants, ça aime les adultes autour : c’est programmé pour.
Maman, tu aurais dû t’en souvenir.

La seule fois que je la vis manifester une émotion sincère, ou du moins dont je ne questionnai pas la sincérité, ce fut lors de notre visite à l’ossuaire de Douaumont, un jour d’été des années quatre-vingt-dix.
On y avait enterré Louis en vrac, sa chair et ses os mêlés à ceux des autres.

Elle, toujours impeccablement mise, maquillée à la cire comme je la verrai toujours jusqu’à ses quatre-vingt-dix ans, la mise en plis aussi solide qu’un casque de poilu, les lèvres serrées.
Et soudain, la carapace se fendit.
Pas un grand sanglot, pas même un mot.
Juste un tremblement minuscule dans la mâchoire, et cette larme improbable qui creusa doucement la couche épaisse sur sa joue, comme une coulure de bougie.

Je repense souvent à cette larme.
Ce jour-là, elle avait cessé de tricher. Elle n’était plus la reine du monde, juste une enfant sans père, regardant enfin ce que la guerre lui avait volé.
Peut-être que le mensonge avait été sa manière de survivre. Quand on perd tout à cinq ans, on se fabrique facilement un récit où l’on a toujours raison.

Trump, c’est pareil. Il ment pour exister.
Mais là où le sien ravage la planète, celui de Solange ne dépassait pas la nappe cirée.
Même besoin d’admiration, même peur du vide, même art de tordre la réalité jusqu’à ce qu’elle craque.

Je garde le couteau sur mon bureau.
Il ouvre le courrier, fend les enveloppes, tranche les illusions.
On peut forger du beau avec les restes d’un obus, mais il faut se méfier : certaines choses continuent d’exploser longtemps après la guerre.

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Ma grand mère vs le monde

Publié le par Jeanne-A Debats

 

Je me souviens des étés dans la maison familiale, quand ma mère, cigarette au coin des lèvres et torchon sur l’épaule, lâchait avec une sorte de jubilation lasse :
« Ta grand-mère, elle est méchante comme une gale et con comme un panier, mais avec le génie de toujours faire triompher sa méchanceté. »

Je ne comprenais pas tout, à l’époque. J’entendais la colère, la résignation, l’admiration presque, car il faut un certain talent pour que la bêtise prenne le pouvoir, pour qu’elle s’impose comme une force organisée. Et ma grand-mère Solange s’imposait toujours.

Pour obliger tout le monde à réfléchir au menu de midi alors qu’on en était à peine au premier café, à prier pour qu’on ne parle pas déjà de rognons de veau au porto, avec ou sans haricots, verts ou blancs, selon son humeur.

Pour habiller les enfants (nous) comme des ministres et les enlever à leur mère indignée, qui avait prévu piscine, afin de parader avec chez ses vieilles amies corneilles du pays.
(J’en conserve une haine recuite pour le thé, les gâteaux « doigts roses » et les putains de « Mon Chéri ».)

Pour arracher les fleurs de ma mère, trop vivaces, trop sauvages, trop décoiffées, trop anglaises, et y faire planter des bégonias et des hortensias par mon grand-père.
(Je commence à peine à pardonner ces pauvres fleurs, qui n’y étaient pour rien.)

Et puis il y a eu la messe du dimanche. Mes parents, athées comme des chiens galeux, s’y opposaient, mais Solange triompha.
Mais cette fois unique, sa victoire fut courte.

Au milieu des répons pslamodiés, du haut de mes sept ans, j’entonnai la seule autre chanson de ma connaissance qui possédât la même ferveur que le latin de ces pieux piaillements : L’Internationale.

Je vous prie de croire que balancer ce refrain, avec conviction mais la voix d’un sistre, au beau milieu du poulailler catho du village, fut mon premier grand succès public. On ne reparla plus jamais de m’emmener dans cet « antre d’obscurantisme », comme tonnait mon autre grand-père.

Tout cela sans compter les myriades de saloperies minuscules dont je ne sus rien, sur le moment au moins, et qui tenaient toutes à la rivalité de Solange envers ma mère, sa belle-fille. Rivalité classique, presque folklorique : Solange n’interrogeait jamais les traditions qui l’arrangeaient.

Elle ne lisait rien, ou alors les programmes télé, mais pas Télérama, hein ? Elle se méfiait des intellectuels, des “donneurs de leçons”, et, en disant cela, regardait systématiquement ma mère, oubliant les maîtrises diverses de son fils. Elle avait réponse à tout : « Moi, au moins, j’me laisse pas manipuler par des gens qui savent pas plumer une poule. » Elle ne lisait pas, donc elle “savait”. Elle jugeait à l’instinct, c’est-à-dire à la peur. Et quand on la contredisait, elle sortait cette phrase définitive : « J’ai raison quand même. »

Ce qui me plongeait dans des abîmes d’angoisse : à l’époque, je pensais que les adultes savaient ce qu’ils racontaient et j'avais le sentiment diffus que là, à cet endroit précis quelque chose clochait.

J’ai déchanté depuis, pour les autres gens aussi.

Il y a dans cette obstination mauvaise un parfum que je retrouve aujourd’hui dans un endroit inattendu.

C’est ce parfum qu’on respire chez Trump, ou chez tous ceux de son espèce, qu’ils soient blonds, bronzés ou peroxydés, qu’ils tiennent un pupitre présidentiel ou un barbecue du dimanche. Des gens qui confondent la brutalité avec la force, la vulgarité avec la franchise, et la manipulation avec le charisme.

Trump n’est pas bête. Ma grand-mère non plus ne l’était pas tout à fait. Il y a une intelligence de la nuisance, une sagacité du ressentiment. Une façon de flairer où ça fait mal, d’appuyer juste là, sur la peur des autres, pour en tirer un avantage.
C’est une intelligence sans lecture, sans recul, sans remords. Un instinct de prédateur mal dégrossi, mais efficace.

Trump est l’héritier direct de ces esprits-là : il ne comprend rien, mais il ressent très bien. Il ne sait pas penser, mais il sait flairer. Comme ma grand-mère flairait la faiblesse chez les gens gentils pour les faire plier.
Les imbéciles charismatiques ne gouvernent pas seuls : ils fédèrent la médiocrité. Et c’est là leur génie, le seul.

La bêtise pure est inoffensive ; la bêtise qui se croit persécutée devient meurtrière.

Ma mère n’a jamais lu Daniel Goleman ni un traité d’intelligence émotionnelle, Elle est morte, elle ne suit pas David Brin sur FB ni Robert Reich qui m'a inspiré ce post , mais elle l’avait compris avant tout le monde.
Ce qu’elle appelait “le génie de la méchanceté”, les psychologues appellent aujourd’hui la manipulation affective, l’exploitation des biais cognitifs, la domination par la peur.

Trump, c’est ma grand-mère avec un compte Twitter et la bombe atomique.

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Caroline du Sud/Afghanistan, même combat.

Publié le par Jeanne-A Debats

En Caroline du Sud, y’a 20 républicains assez perchés pour soutenir un texte qui ferait aisément figure d’addenda ou de spin off de La Servante écarlate. Le “South Carolina Prenatal Equal Protection Act (H.B. 3537)” vise à définir le fœtus comme « personne » dès la fécondation, ce qui ferait de l’avortement un homicide avec préméditation.
Et donc, hop, envoyer les femmes à la chaise électrique. La peine de mort pour avoir avorté. On n’est pas dans un roman dystopique, on n’est pas à Salem, on est dans un Parlement américain, aujourd’hui.
Le texte, dans sa première mouture, remonte à 2022. À l’époque déjà, ça avait fait scandale et certains républicains pas trop agités sous le lampion, pris la main dans le pot de merde, avaient retiré fissa leur signature. Effrayés par le tollé, ou vaguement réveillés par leur conscience. Voire les deux. Pourquoi choisir ? En découvrant que le truc envoyait potentiellement les femmes sur la chaise pour avoir avorté, ils ont battu en retraite.
 
Aux dernières nouvelles, la saloperie a été ressortie des tiroirs en décembre 2024, officiellement déposée en janvier 2025, et traîne toujours en commission judiciaire. Pas encore de vote, mais toujours une poignée d’illuminés pour le soutenir et rêver tout haut d’un monde où une poignée de cellules vaut plus qu’une vie de femme.
 
Et comme si ça ne suffisait pas, certains de ces croisés anti-avortement veulent pousser le délire encore plus loin : interdire carrément de donner la moindre info sur la façon d’avorter dans un autre État. Même pas le droit de dire « prends ta voiture et roule ». Une tentative de bâillonner la parole, de criminaliser Google, les associations, les médecins, les copines, bref tout ce qui ressemble de près ou de loin à de la solidarité. Pour l’instant c’est au stade de projet, mais le simple fait d’oser l’écrire sur un papier officiel montre jusqu’où ces tarés sont prêts à aller. Sans compter ce que ça pourrait signifier derrière : restreindre purement et simplement le droit des femmes à se déplacer.
Alors modulons : ça a très peu de chances d’aller au bout. Sur 124 élus, 20 clampins seulement ont signé cette dinguerie. Le gouverneur lui-même a qualifié le texte de lubie démente (lunacy). Et juridiquement, ce truc se fracasserait vite contre la Constitution et quelques juges pas encore totalement replongés dans le Moyen Âge.*
 
POUR L’INSTANT.
 
Mais, et c’est là que ça fout vraiment la gerbe, le simple fait qu’on en soit à débattre sérieusement d’un tel machin dit tout : il y a bel et bien 20 députés qui rêvent de voir des femmes griller pour avoir refusé une grossesse. Vingt élus soi-disant prolife qui trouvent ça normal de tuer une femme adulte pour une centaine de cellules. Ça donne une idée de la valeur de la vie des femmes sur cette planète. Les Talibans n’ont qu’à bien se tenir, la Caroline du Sud tente une percée aux Jeux olympiques de l’oppression .
Iels posent leur signature, iels assument. Et plus tard ? Pourquoi pas trente, cinquante ? Pourquoi pas une majorité, si la pente continue comme ça ?
 
Il y a donc déjà 20 salopards pour soutenir cette abomination. Et rien ne nous dit qu’ils ne seront pas plus nombreux demain.
 
Ni même qu’ils ne soient pas déjà ici.
 
 
* Et encore c'est pas gentil pour le moyen âge.
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