Attention, attention, le train fantôme entre en gare !
C'était dans les temps du Confinement, nos jeunes voisins avaient deux petits garçons. Et dans la campagne devenue encore plus silencieuse (délicieusement silencieuse), vidée de tracteurs, de camions et d'autos, leurs cris résonnaient aussi clairs que ceux des hirondelles qui bientôt vinrent les accompagner au printemps.
De loin, tandis que nous buvions le café dehors sous la pergola, malgré le petit vent sec de cette fin avril 2020, nous écoutions leurs cavalcades, parfois interrompues par le grondement du père ou de la mère. Et nous souriions, parce que de un, ce n'étaient pas NOS enfants qu'il fallait gérer h24 ^^, de deux, parce que leurs braillements de sistres, leurs "C'est pas juste" "Ouiiiin" "OUAIS", c'était juste le bruit de la vie.
Celui qu'on n'entendait plus guère dans le pays depuis le 17 mars.
Je ne sais combien de fois, j'ai dû rassurer L. ou M., en leur disant que non, les minots ne nous dérangeaient pas, au contraire, nous aimions les entendre. (Bon, j'ai toujours skippé le passage où on rigolait des sporadiques et épuisées tentatives d'apaisement parentales ^^).
Et puis, je suis prof, je suis rentrée parfois le soir à la maison de collèges ou de lycées en ne rêvant que de silences de mort (celui que j'exige au début du cours, "le silence des tombeaux, ne respirez pas, ne pensez pas, ne bougez pas" et lorsqu'il s'abat sur nous une chape moelleuse, à peine interrompue par les braillements d'un de leurs camarades au loin dans un couloir, alors je chuchote "asseyez-vous").
(Contrairement à ce que vous penseriez peut-être, c'est une manie qui fait plutôt rigoler mes élèves et qu'ils ne détestent pas tout à fait).
Alors, de fait pour moi le bruit des enfants, oui, absolument bien sûr, c'est celui de la vie.
C'est aussi un trauma. le trauma de la jeune mère que je fus jadis, seule dans un wagon avec deux gremlins, dont l'un autiste, essayant désespérément d'emmerder le moins possible le voisinage, d'éviter les jugements comme on traverse un champ de mines, être jugée quand même et mal, évidemment, ajouter l'agression à l'angoisse, les gens même pas peur.
Et où sont les espaces pour les enfants dans ce pays ?
Question aussi sincère que rhétorique.
Parce qu’en France, l’enfant est toléré : tant qu’il ne bouge pas, tant qu’il ne déborde pas, tant qu’il ne rappelle pas qu’il existe. On les aime coussins. On les aime quand ils se tiennent « bien sages » à genoux les mains sur la tête. On les aime même morts lorsqu’ils ont fui en scooter. Mais l’enfant réel, celui qui vit, celui qui trébuche, qui déconne, parfois gravement, qui s’ennuie, qui piaille, qui chante trop fort, qui existe avec ses poumons, ses émotions non calibrées et son absence totale de diplomatie sociale, celui-là… ah non. Celui-là, c’est un problème d’ordre public.
On veut bien la natalité, mais sans les bébés et “la famille”, mais sans les poussettes (ni les allocs) . Et alors, évidemment, arrive l’idée la plus conne du monde : la SNCF qui envisage des wagons “no kid” , le compartiment “interdit aux enfants”, version TGV, ambiance lounge, avec silence, moquette mentale et absence garantie de cris aigus.
Moi j’appelle ça : l’aseptisation générale, le fantasme du pays Ehpad, la France Floridisée, la grande utopie du citoyen modèle, sans enfance, sans mémoire de ce qu’il a été. Et surtout, on fait ça avec une bonne conscience extraordinaire, comme si l’enfant était un touriste sonore qui aurait acheté un billet “option vacarme”. Comme si la mère (oui toujours elle, hein, parce le père dans ces cas-là, il n'est pas souvent là), déjà en sueur, déjà en hypervigilance, déjà en train de gérer le sac, le doudou, le regard des autres, la faim, la fatigue, les émotions en vrac, devait encore s’excuser de transporter la vie.
Dans ce pays, élever un enfant en public, c’est traverser un cimetière rempli de fantômes et zombies rageurs avec un tambour et des cymbales.
La jeune mère est là, dans le wagon, et elle sent tout. Si elle allaite, elle gagne la queue du Mickey en rajoutant l’assortiment indécence au pack « nuisance ».
Le soupir passif-agressif du cadre supérieur.
Le regard assassin du couple qui a “pris ce trajet pour se reposer”.
La vieille dame qui dit “à mon époque…” alors qu’à son époque les enfants couraient dans les rues et que personne n’appelait la police pour un ballon, même quand il finissait dans une vitre.
Bref, tous ces gens qui sortent la carte « enfant roi » dès que tu n’abrutis pas ton gamin de coups au moindre battement de cils (Mais en douce, pas devant eux, sinon ils te jugent AUSSI).
La parentalité comme exercice d’invisibilité, ne pas déranger, ne pas gêner, ne pas déranger (bis), ne pas exister trop fort.
Et pendant ce temps, la société, elle, se permet tout. Elle se permet le bruit des adultes bourrés à minuit à la terrasse du café, les conversations en haut-parleur, les traversées de campagne la musique à fond, les réunions Teams hurlées dans les trains, les types qui regardent TikTok sans écouteurs en étalant leurs cuisses comme s’ils étaient seuls dans la galaxie et qu’ils transportaient deux ballons de rugby dans leurs jeans repassés.
C’est là qu’on voit que ce n’est pas une question de bruit, mais de hiérarchie.
Le bruit des adultes est légitime.
Le bruit des enfants est suspect.
Alors on invente des wagons “no kid”.
Après quoi ? Des rues “no kid” ?
Des restaurants “no kid” ? (ah, c’est déjà le cas.)
Des immeubles “no kid” ?`(Aux US, ils ont sûrement ça , je leur fais confiance)
Des parcs “no kid” ?
La vérité, c’est que ce pays ne déteste pas les enfants, mais ce qu’ils symbolisent, une liberté pas encore enfermée, pas encore conforme, pas encore subalterne. Les enfants nous montrent les marges encore vides, encore à prendre.
Et il déteste encore plus les mères, parce que les mères incarnent ça en public : le vivant qui n’obéit pas.
Oh, je ne crois pas à l’innocence de l’enfance, j’ai déjà connu de vrais monstres de neuf ans. De ceux dont tu te dis, de loin, « Toi, je ne veux pas te croiser à 20 ans ». J’ai déjà détesté des enfants. Parce que ce sont des gens et que comme pour tous les gens, je fais l’effort de ne pas les essentialiser.
Moi, le bruit des enfants, je le sais :
c’est un trauma, oui.
C’est une fatigue, oui.
C’est un agacement parfois, évidemment.
Mais c’est aussi la preuve qu’on n’est pas morts, alors SCNF, restaurateurs, courtisans mortifères d’un monde lisse, noyé dans le VRAI silence des tombeaux, JE VOUS EMMERDE.
Le cornichon et le militaire
Chronique d’une balle qui ne s’est pas perdue
Il y a fort longtemps, certains d'entre vous n'étaient même pas nés, je fus arrêtée pour un motif à peu près légitime. j'avais fraudé en passant un portillon Ratp à la Défense...
Étudiante, je n'avais pas le fric pour payer le supplément du brutal changement de zone entre Paris et Nanterre, ma fac pendant un an.
(Je n'y ai pas fait de miracles, j'ai quitté pour Vincennes à Saint Denis.)
Bref.
Bon, je ne l'ai pas pris au tragique, les agents ne m'ont pas menottée ni été désagréables envers moi, juste comme je n'avais que ma carte orange (invalide à cet endroit ) sur moi, ils m'emmenèrent au poste pour vérifier mon identité et me coller ensuite une amende.
Je m'assis bien poliment pour attendre là où on me disait, et je commençai à causer avec la punkette un peu high qui se trouvait à côté de moi. Elle, elle avait été arrêtée pour possession de dieu sait quoi (mais ça envoyait du bois apparemment^^) et était menottée au banc.
Comme le mec de l'autre côté, un jeune arabe qui baissait la tête dans le genre « je ne prends pas le risque d'avoir eye contact avec quiconque ».
Pas moi, j'étais un type bizarre de fraudeuse chic et blanche, propre sur moi, pas ivre, pas racisée, pas shootée, bien calme et bien élevée, jean chemise blanche, bottes nickels, cartable ciré. qui observait tout ça avec presque de la curiosité, dans sa certitude privilégiée que rien ne pouvait mal se passer si je faisais tranquillement ce qu'on me disait.
Donc toujours pas menottée. J'avoue , je ne prenais pas du tout la situation au sérieux, j'étais en mode "j'ai joué, j'ai perdu, je paierai et basta". (le "je paierai" était quand même assorti d'une légère inquiétude, il faudrait emprunter à mes parents et ça, j'avoue que je ne me sentais pas tout à fait prête à leur dire pourquoi j'avais besoin d'argent, bref bis).
Donc nous gloussions, deux filles jeunes, presque heureuses, vivantes, sur le banc. Quand tout à coup, le type de garde s'est mis à hurler :
-- Sales putes, vous allez fermer vos gueules, parce que vous voyez le gars-là à côté de vous ? S'il fait un geste de travers , je lui colle une balle. Et les balles, ça se perd !
Je suis restée sans voix, la punkette aussi. Quand un homme te traite de sale pute c'est qu'il te hait, pas parce que tu as fait quelque chose. C’est parce que tu es quelque chose qu'il hait, et c'est souvent une femme.
Et soudain, la scène avait changé. On n’était plus dans une histoire de portillon RATP, d’amende, de paperasse emmerdante, ennuyeuse, mais méritée. On était passés ailleurs, dans un endroit où la loi n’est plus le cadre, mais le prétexte.
Il venait de sortir son arme potentielle comme on sort une carte maîtresse. Il rappelait à tout le monde, en postillonnant comme un malade, qui avait le pouvoir de tuer, qui avait le droit d’exister et qui devait se taire. Le jeune homme arabe à côté de nous s’est encore plus tassé. Il n’a pas bougé, il avait compris depuis longtemps lui. Le message ne nous était pas adressé à nous seulement, il était pour tous. Pour dire : je peux, je décide, je vous tiens.
À cet instant précis, j’ai cessé de rire, d’être une étudiante un peu fauchée et vaguement insolente. J’ai compris que ce qui se jouait-là n’avait rien à voir avec l’ordre public. C’était une démonstration, une mise en évidence de la domination brute, une façon de rappeler que certaines vies sont toujours conditionnelles.
Et le plus glaçant, ce n’était pas la menace elle-même, c’était sa gratuité. Personne ne bougeait, ou ne criait ou ne résistait. Il n’y avait aucun danger, juste le plaisir de faire peur, la jouissance d’écraser, de fermer sa gueule à la femme trop à l'aise, trop tout, de rappeler que les balles « ça se perd ».
Je suis sortie de là avec une amende, oui. Et une conviction qui ne m’a jamais quittée depuis : la violence institutionnelle ne commence pas avec les coups. Elle commence avec la certitude d’impunité. Cette haine brûlante qu’on sait pouvoir cracher sans conséquence.
Et depuis ce jour-là, quand j’entends quelqu’un dire « s’ils n’avaient rien à se reprocher », « ils n’avaient qu’à obéir », « c’est la loi », je sais exactement ce que ça vaut.
Je sais à quel point ça peut basculer vite.
Et surtout, contre qui.
Deadloch
Et si vous regardiez une mini-série policière dont la protagoniste serait Dulcie, une lesbienne entre deux âges, laconique, un brin dépré et sergent chef de police locale dans un trou paumé en Tasmanie ?
(Le trou du cul de l'Australie, elle-même le trou du cul de la planète. Déso, pas déso. C'est pas un hasard si c'est de là que vient la standupeuse Hannah Gadsby. Et elle a "a lot" à en dire d'ailleurs.)
La plupart du temps, Dulcie n'a à gérer que les crises d'angoisse que cause Kévin le phoque à la mairesse du coin qui le soupçonne d'anthropophagie de façon totalement déraisonnable. Elle tente de survivre à la chorale lesbienne où sa femme adorée l'a inscrite de force, elle ramasse les poivrots locaux et l’exhibitionniste de service. Tout ce petit monde prépare le Festhiver, un festival queer qui commence à prendre de l'importance dans le pays, ce qui n'arrange pas les crises d'anxiété de la mairesse.
Sauf que voilà-ty pas qu'un bonhomme aussi mort qu'à poil est retrouvé sur une plage de l'immense lac voisin, un type pas super sympa et que personne ne regrettera. Pour gérer le meurtre, la hiérarchie lui envoie de Darwin une inspectrice survoltée et d'une grossièreté hallucinante qui débarque dans la petite ville avec ses sabots plus gros que les bottes de sept lieues.
ça ne colle pas très bien entre les deux.
Alors, ça ressemble à du polar classique, ça a le gout et l’odeur du polar habituel dans une petite ville de rednecks abominable, il y a un serial killer (de mecs blancs de plus 50 ans) , il y a un duo de flics antagonistes au début qui finissent par s'apprécier mais...
Mais très vite on comprend que Deadloch n’a aucune intention d’être aimable. C’est féministe, étrangement british, férocement queer et les femmes ne sont pas des figures d’exception héroïques, ce sont des survivantes fatiguées, mal assorties, parfois pénibles, souvent drôles malgré elles. Les hommes, eux, ne sont pas diabolisés en bloc, mais ils sont montrés : lourds, sûrs d’eux, protégés, persuadés que le monde leur doit encore et toujours quelque chose. Et le fait que les victimes soient majoritairement des vieux mecs blancs n’est ni un hasard ni une provocation gratuite, c’est un commentaire.
La série parle de violences sexuelles, de misogynie systémique, de pouvoir local, de silences organisés, mais elle le fait sans posture morale. Elle préfère l’excès, le malaise et le dérapage.
Et Dulcie ne sauve rien. Elle tient, elle observe, elle encaisse. Elle n’est pas là pour être exemplaire. Elle est là parce que quelqu’un doit bien rester debout quand tout le reste se barre en sucettes.
Deadloch, ce n’est pas un polar féministe “pédagogique”, c’est un polar saboté de l’intérieur.
Essayez.
(Y’a une saison 2 qui arrive, miam, mais on peut se contenter de la 1)
(j’ai enchainé sur Bosch, deux salles, deux ambiances, et je dois me retenir de crier devant le procès « injuste » fait au protagoniste, flic, qui a buté un mec dans une allée en légitime défense. Comme c’est crédible quand on pense à l’impunité générale des flics dans le monde... et chez nous.)
Notes pour la prochaine mort d'une personne "polémique "
a) Non, il ne s’agit pas de cracher sur un.e mort.e. Il s’agit de refuser la pluie de couronnes en plastique et les violons automatiques dès que quelqu’un claque. La mort, c'est pas du Saint Marc à l'eau bénite. ça ne blanchit rien, ne gomme rien et n’absout rien.
b) Non, ce n’est pas de la lâcheté contre quelqu’un “qui ne peut plus se défendre”. D’abord parce que tout ça, on l’a dit de son vivant, souvent à voix haute, souvent dans le vide. Ensuite parce que mort ou pas, son œuvre, ses idées, son pouvoir continuent de nous tomber dessus en un putrin d'héritage toxique.
c) Oui, c’est politique. Très. C’est refuser l’hagiographie sous perfusion, la minute de silence de la pensée, le grand révisionnisme funéraire où les saloperies deviennent des “zones d’ombre” et les victimes directes ou collatérales des “controverses”.
d) Et surtout, ça ne s’adresse pas aux morts. Ça parle aux vivants. À ceux qui célèbrent aveuglément comme à ceux à qui on intime de se taire, d’applaudir, de ne “de ne pas haïr”. C’est dire : non, je ne marche pas. Je ne confonds pas politesse et amnésie. Je ne signe pas le contrat de bienséance post-mortem.
signé "le camp du bien" qui vous emmerde parce qu'il a une mémoire non sélective.
La stratégie de l'orc
Je me souviens d’un bouquin de fantasy. "Orcs", ça s’appelait. Écrit par un gars nommé Stan Nicholls, qui s’était fait plaisir en renversant le couple protagoniste/antagoniste du "Seigneur des Anneaux".
Dans son livre, les gentils, c’étaient les pauvres orcs. Handicapés, discriminés, souffrants. Un bouquin plutôt sympatoche, pas totalement écrit avec les pieds, mais très SDA-like, comme il en est sorti des centaines à l’époque. (Mention spéciale aux "Elfes de Shanara", grande poilade ridicule.)
Disons que Stan avait au moins choisi une approche un peu originale.
Ce qui m’ennuyait dedans, ce n’était pas que les orcs deviennent sympas. Ça, à la limite, on s’en fout. Les orcs peuvent bien ouvrir des crèches et adopter des chatons, pourquoi pas.
Non.
Ce qui me faisait lever les yeux au ciel à m’en coller des migraines ophtalmiques, c’était la cheffe. L’evil overlady. Oui, parce que l’originalité, c’était aussi UNE méchante.
Mais alors bête. Bête à manger le foin de sa propre méchanceté.
Elle butait systématiquement ses lieutenants à la moindre couille de travers. Même quand ce n’était pas leur faute. Même quand ils avaient prévenu que le plan allait foirer. Même quand ils avaient fait exactement ce qu’on attendait d’eux, en chialant leur race parce qu’ils savaient dès le départ qu’on les envoyait au désastre.
De loin en loin, hop, une décapitation. Puis une autre. Puis encore une. Puis une éviscération, pour varier les plaisirs.
Elle dégraissait son équipe comme je vide mes cendriers, à la pelleteuse.
Au bout de cinq ou six chapitres, tu comprenais très bien comment ça allait finir. Pas besoin d’être devin. Elle allait perdre. Forcément.
Il ne lui restait plus que les couillons bénis-oui-oui. Ceux qui disent amen à tout. Ceux qui hochent la tête très fort en espérant qu’on ne leur demandera jamais de réfléchir, sauf éventuellement au prochain compliment sur la robe d’evil overlady portée ce soir-là par la dame.
À partir de là, plus de suspense. Le pouvoir était déjà mort. Il ne le savait juste pas encore.
Je ne trouvais pas ça crédible, figurez-vous.
Eh bien j’avais tort. Terriblement, redoutablement tort.
Donald Trump s’emploie depuis onze longs mois à me prouver que Stan Nicholls est en fait un auteur mimétique et politique. Et qu’il avait raison.
Même logique. Même mécanique.
On ne vire pas les incompétents. On vire ceux qui disent non. Ceux qui préviennent. Ceux qui expliquent que ça va poser problème ou que c’est de la merde. Ceux qui ont encore un rapport, même minimal, avec le réel.
Résultat : il ne reste que des gens qui opinent. Et donc plus personne pour empêcher les conneries de passer en production.
La dernière couillonade des "Epstein files", c’est exactement ça.
Des PDF soi-disant caviardés mais pas vraiment. Du texte toujours extractible par copier-coller. Un truc bâclé, mal pensé, mal exécuté. Le genre de dossier où n’importe quel pro aurait dit : « Stop. Là, non. On ne publie pas ça comme ça. »
Mais les pros, on les a virés avant.
Ce n’est pas une question de morale. Ce n’est même pas une question idéologique.
C’est une question de gestion. De réalité. De compétence minimale.
Quand un pouvoir vire méthodiquement tous ceux qui savent lire le réel, voire lire tout court, pour ne garder que ceux qui caressent l’ego dans le sens du poil, il se flingue tout seul.
La réalité, elle, n’en a rien à foutre de la loyauté aveugle du crétin subjugué par un autre crétin. Elle finit toujours par revenir. Avec un grand sourire, des talons aiguilles et une batte cloutée.
Comme dans ce putain de roman de fantasy. À force de décapiter les gens compétents, il ne reste plus que des figurants. Et l’overlord tombe.
Enfin j’espère.
J’espère tellement que tu as encore raison, Stan.
Et avec mes excuses.
Ce n'est pas mourir d'aimer...
Je n’en peux plus de lire des comparaisons foireuses entre tel dossier de prédateur, (Christophe Ruggia), ou de prédatrice , (Brigitte Macron), et l’histoire de Gabrielle Russier. Et les yeux humides qui vont avec comme si chialer dispensait de penser.
Alors on va briser les violons.
Même si, chez Russier, c’était réciproque. Massivement. Même si, chez les Macron, faut croire que ça l’était aussi. Russier a eu tort. Tragiquement tort, humainement tort, douloureusement tort, mais tort quand même. On ne couche pas avec un élève. Point barre. Sous aucun prétexte jamais et quel que soit son âge. On ne couche pas avec quelqu’un qu’on domine, c’est tout. Même si on l’adore. Même si on a envie de tout lui donner, notamment le monde. Même si on fond comme une andouille chaque fois qu’on pose l’œil dessus. Et, en fait, surtout à cause de ça. Parce qu’aimer, c’est comme éduquer, ça implique de laisser l’autre être sans vous, de lui permettre de grandir sans vous, c’est le PUTAIN DE BUT. Parce qu’un adulte, homme ou femme, un vrai, ça s’empêche, comme disait l’autre.
(Camus)
On ne se raconte pas d’histoires sur l’amour plus fort que tout en se prenant pour une exception cosmique. on s’arrête, on respire, on se demande pourquoi on désire, et ce que ce désir raconte de soi. Le besoin d’admiration, le shoot à l’ego, le vieux syndrome de Pygmalion qui se croit sublime alors qu’il n’est que narcissique. on regarde en face l’asymétrie, d’âge, de statut, de pouvoir, d’autorité, de parole. Et on tranche. Dans sa propre chair , s’il le faut.
Et si, par hypothèse de roman, quelque chose devait exister, alors on attend. Dix ans, oui, dix putain d’années si c'est nécessaire. Le temps que l’autre devienne quelqu’un sans vous, que le rapport cesse d’être bancal, que le désir ne soit plus lesté de dettes, d’admiration forcée et de silence contraint.
Je n’efface pas ce que Russier a subi. Ni l’acharnement judiciaire, ni la violence sociale, ni la misogynie criante, ni l’indécence tragique de sa fin. Mais refuser de le dire aujourd’hui, c’est transformer cette même tragédie en alibi et utiliser une morte comme paravent moral pour protéger des salopards.
On brandit l’émotion pour éviter la seule question qui compte : qui DEVAIT dire non, qui DEVAIT tenir la ligne.
Comparer Russier à Ruggia, c’est une saloperie intellectuelle. Comparer Russier à Brigitte Macron, c’est de la manipulation à gros sabots, mâtinée de fantasmes et de misogynie à peine masquée, et surtout instrumentalisée. Dans tous les cas, c’est le même procédé. On mélange tout, on floute, on pleurniche, et hop, plus personne ne parle de responsabilité adulte.
Ça évite de dire que certaines limites ne se négocient pas. Que l’éthique n’est pas une question de sentiments, mais de position. Que transmettre, ce n’est pas capter. Que séduire un élève ou un protégé, même avec les fleurs du mal dans la tête et des citations latines plein la bouche, reste une faute morale et éthique insoutenable.
C’est pour ça que les barrières symboliques comptent. Même bancales. Même contournées. Si je refuse de discuter de mes romans avec mes élèves, si je leur en interdis la lecture, sans me faire trop d’illusions sur l’efficacité de l’interdit, ce n’est pas par coquetterie. C’est pour dire ici, je suis prof. Ici, je suis adulte. Ici, tu ne me dois rien, et je ne t’impose rien qui ne soit dans le cadre.
Aimer n’autorise pas tout. Transmettre n’implique pas de se confondre. Être adulte, ce n’est pas céder, c’est protéger, y compris de soi. Ce n’est ni glamour ni romantique. C’est chiant, ingrat, parfois douloureux. Mais c’est le minimum syndical. Et tant qu’on préférera la larme prête à l’emploi à cette clarté-là, on continuera à trahir tout le monde, les vivants, les morts, les plus jeunes et les frontières floues où l’emprise se maquille en séduction, le viol en amour.
Mentor, Gandalf, Moiraine, Obi-wan, Atticus Finch et Tissaïa ne sont jamais Humbert Humbert, Aschembach ou Svengali. Et c’est pour une bonne raison.
Souvenirs, souvenirs
LOUIS
Je sais peu de choses de mon arrière-grand-père Louis, et ces bribes se rangent en deux catégories : celles qui sont avérées (témoins, concordances, papiers) et celles que Solange racontait. Ce qui, on l’a vu, reste au mieux sujet à caution, pour le dire poliment.
Dans la première case, il y a sa naissance à Cournou, un hameau du Quercy. Y figure également sa mort tragique, au milieu de milliers d’autres morts tragiques, en 1918. Je ne sais plus à quelle bataille, mais je pourrais le dénicher : il y a des papiers.
On y trouve aussi l’histoire d’un chien nommé Jules. Ou plutôt celle d’un garçon forcé un jour par son instituteur à passer le Certificat d’études. Je m’explique : Louis décrocha ce diplôme (à l’époque, c’était quelque chose), mais il ne pardonna jamais à l’héroïque instituteur d’avoir pris sur lui d’aller supplier mon arrière-arrière-grand-père (dont le nom m’échappe, mais pas la réputation d’horrible bonhomme qui a traversé deux siècles maintenant) pour que le fils fasse l’effort.
Louis voulait remplacer son père à la ferme. Il ne voyait pas l’utilité, selon les mots de Solange, de “se farcir le rognon avec des idées inutiles”. Alors, pour se venger, il avait appelé son chien Jules, comme le professeur. Et chaque fois qu’il traversait la rue de C., il hurlait :
— Au pied, Jules !
Juste devant l’école où le vénérable hussard noir officia, jusqu’à ce que, comme Louis, il fût emporté dans les bras de la Grande Faucheuse d’hommes de ces années terribles.
Dans la seconde case, il y a la romance avec mon arrière-grand-mère Berthe. Une belle femme, comme le serait un jour sa fille. Peut-être plus encore. Ma grand-mère adorait cette histoire, qu’elle m’a racontée mille fois.
Vous voyez Roméo et Juliette ?
Eh bien, transposez-les à Cahors, vers 1895. Avec un Roméo qui ne boit pas le poison et une Juliette qui s’enfuit avec lui. Parce que, figurez-vous, mademoiselle Berthe était demoiselle des Postes, comme on disait alors, et sa lettre à elle ne fut pas perdue.
Les familles étaient voisines, et leur haine conjointe recuisait depuis des temps immémoriaux. À base de puits empoisonnés (si, si) et de vols présumés de bétail, essentiellement. Je ne sais laquelle des deux familles fit à l’autre le coup de saler entièrement un champ à truffes ; l’histoire n’était jamais bien claire dans la bouche de Solange. Ce qui me pousse à penser que les Béragne étaient les coupables.
Toujours est-il que les tourtereaux avaient fréquenté les bancs de la même école. Brave Monsieur Jules, il avait diplômé tout le monde. Ils se perdirent de vue, puis, par un hasard complet, se retrouvèrent à une foire de la Grande Ville (à savoir Cahors). Ce fut un coup de foudre, paraît-il.
(Insérez ici le commentaire de ma mère : “Bref, ils se sont bourrés la gueule à une fête de bourgade, ont couché ensemble, pétés comme des glands, et ont régularisé aussi vite que possible.”)
Ils se marièrent tous les deux avec des témoins pris dans la rue, deux mois plus tard. Et le lendemain d’une (seconde) nuit torride, Louis débarqua chez son père, sa fraîche épousée rosissante au bras.
Ils eurent deux garçons avant Solange. Je ne les ai pas connus ; la fratrie s’est fâchée après la mort de Berthe, une histoire d’héritage très vilaine, évidemment, dont ma grand-mère fut l’incontestable victime, cette fois.
En revanche, j’ai connu Berthe. J’en garde deux images très floues, mais tendres.
De Louis, j’ai hérité une parcelle de terrain en espaliers au fin fond du Quercy Blanc, du nom de Martory, ce qui pue un peu la mort, comme nom. J’y suis allée quelques fois avec Solange.
Je la possède toujours.
Comme son couteau de cuivre.
Louis en uniforme encadré dans un cadre doré patiné. Il a un visage calme et à la fine moustache tortillée au bout, il porte une vareuse claire fermée haut.. Une cordelière descend sur la poitrine et soutient une médaille en forme de croix à quatre branches égales — vraisemblablement la Croix de guerre 1914-1918, distinction honorant les actes de bravoure.
Portrait de Berthe en sépia Elle est vêtue d’une robe sombre à col montant clair, les cheveux relevés en bandeaux et le regard droit, calme que je trouve un peu triste. Le cadre en bois sculpté présente un motif ovale répété. Sous l’image, une étiquette noire à lettres blanches indique : « Berthe Béragne née Bessières ».
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