Jingle Hells (track four)

Publié le par Jeanne-A Debats

Jingle Hells (track four)

Roulée en boule, la fille pleurait doucement. Les trois « K » lui jetèrent des regards effarés. Alphonse se retourna pour demander :

- Ces zozos, ce sont les seuls que vous avez croisés dans le coin ?
- Oui, m’sieur ! fit Kamel
- Vous les avez énervés avant, ou bien… ?
- Oh non, m’sieur ! répondit le jeune Beur qui décidément était le porte-parole du groupe. Ils ont juste tiré sans sommation dès qu’on s’est pointés.
- Et elle ?

Kévin avala sa salive :

- Elle était sur le pieu, m’sieur, et ils l’aidaient au départ. On l’a virée pour se planquer derrière le matelas. Et alors, ils ont voulu la shooter, elle aussi !
- Ça n’a pas de sens ! grommela Alphonse en vérifiant son portable.

Pas le moindre réseau, les murs étaient à l’épreuve des ondes et le labo ne disposait pas de téléphone, ainsi qu’il s’en assura à travers la baie vitrée. Parfait. Leurs adversaires ne pourraient appeler personne au secours.

Merde, moi non plus, pensa-t-il.

Je ne répondis pas cette fois : nous n’étions plus dans le feu de l’action et je ne tenais pas à ce qu’il me calcule plus que ça.

Alphonse examina la salle blanche avec plus d’attention. Le type qu’il avait touché, gisait mort, un col romain dépassait sous la veste de bloc à moitié défaite. Il avait buté un curé ! Toubib, qui plus est ! Alphonse tiqua avant de se reculer instinctivement : fous de rage, deux des compagnons du défunt saint homme avaient empoigné un banc et en usait en guise de bélier pour enfoncer le double-vitrage blindé, lui aussi. Il tenait bon. Le dernier était en train d’écrire quelque chose au marqueur sur un feuillet A4 qu’il appliqua bien en vue du biker sur le verre agressé.

« Rendez-nous la femme, sinon… »

Alphonse haussa les épaules et se pencha à nouveau vers la parturiente :

- Mademoi… Madame ? Ça va aller ?

Seul un œil morne et douloureux lui répondit.

- Elle a pas prononcé un vrai mot depuis qu’on est là, m’sieur, intervint Kévin. J’crois pas qu’elle sait causer. Ou alors pas comme nous.

On sentait toute la réprobation du monde dans ce « pas comme nous ». Le garçon avait eu l’air moins choqué lorsqu’il avait parlé des tueurs.

- Faut qu’on se tire ! ordonna Alphonse. Vous trois, vous la portez !

Kévin tenta de protester qu’elle allait les retarder, mais ses deux amis avaient déjà enlevé la future mère dans leurs bras réunis pour former une chaise à porteurs sur leurs mains entrelacées. Karl se contenta de geindre :

- Elle me bousille mon jean avec toute cette merde !

Mais il baissa le nez en croisant les regards conjugués d’Alphonse et Kamel. Il se tut tandis qu’ils se ruaient dans le couloir vers la sortie. À l’extérieur, les maudites cloches annoncèrent onze heures trente.

- Eh, je sens un truc ! hurla Kamel d’un ton révulsé en s’arrêtant si net qu’ils faillirent s’écrouler tous les trois, leur fardeau, Karl et lui.
- Bougez pas !

Alphonse se courba pour scruter entre les doigts qui soutenaient la fille.

- C’est la tête du gosse, fit-il d’un ton si calme que les deux autres s’abstinrent de s’évanouir d’horreur. Écoutez, tenez bon ! On va pas loin !

Il leur fit signe de foncer dans l’escalier et se tint devant eux en cas de défaillance. Une fois dehors, il les conduisit vers la porte du jardinet par laquelle il était venu. Les trois « K » s’y précipitèrent avec leur charge.

- Dans le pavillon, vite ! fit Alphonse en remontant la porte pourrie sur ses gonds et en la bloquant à l’aide d’un vieux frigo abandonné qu’il fit basculer en travers de l’ouverture.

Cette fois, Kévin se rendit utile : ayant avisé un lave-linge dans le tas de rebuts, il entreprit de le traîner vers le biker. Kamel se délesta un instant de sa charge qu’il laissa à un Karl terrorisé et vint leur prêter main-forte. La machine à laver disloquée se retrouva par-dessus le frigidaire. Puis, il revint vers Karl, lequel naviguait au bord de la panique absolue :

- La tête est complètement sortie ! larmoya-t-il.

Peut-être était-ce surtout l’attitude de leur protégée qui l’effrayait le plus. Elle n’avait plus du tout l’air souffrant. Au contraire, elle observait ses cuisses souillées avec une sorte de curiosité passive, non loin de celle de la vache au pré qui considère le passage d’un train.

L’enfantement dans la douleur ne m’a jamais paru essentiel.

De plus, il est meilleur pour les enfants de sortir d’une matrice en vie, me suis-je laissé dire.

Dix minutes plus tard, ils avaient déniché un matelas pas trop sordide dans une des chambres du pavillon abandonné. Alphonse avait envoyé Kamel chercher de l’eau dans le bar tout proche. Les deux autres étaient trop terrorisés pour envisager de revenir si on les autorisait à quitter les lieux. Et Alphonse ne tenait pas du tout à se retrouver seul face à ce qui allait suivre. Il ouvrit à nouveau son portable. Pas de réseau, ici non plus, inutile de songer à supplier Déborah de venir à la rescousse.

Le timing aurait été serré quoi qu’il en soit, mais ça, j’étais le seul à le savoir.

- Elle a pas de nombril, constata Kamel qui rentrait enfin, une grande bassine d’eau encore tiède dans les mains.

Ma protégée venait de relever sa jupe devant eux sans manifester la moindre gêne et scrutait son propre bas-ventre avec un sérieux comique, toujours aussi bovin. L’enfant venait de sortir deux épaules écarlates maculées de déjections diverses. Une odeur d’excréments envahi la pièce obscure et Karl se précipita dehors. On l’entendit vomir longuement.

- J’ai vu un film, une fois… commença Kévin d’un ton incertain.
- Ah, on s’en fout que tu mates des snuffs ! s’énerva Kamel qui épongeait les longues jambes rougies de sang comme il pouvait.

Alphonse appuya la remarque acerbe d’un hochement de tête sec, Kévin rougit mais s’obstina :

- Non, mais c’est pas de ça que je parle ! La gonzesse sans nombril, j’ai vu ça, je vous dis ! C’était un clone !

Publié dans Nouvelles

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