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9 articles avec nouvelles

Jingle Hells (track five) (and well, this is the end)

Publié le par Jeanne-A Debats

Jingle Hells (track five) (and well, this is the end)

Karl ressurgit sur ces entrefaites. Il avait les yeux rouges et il haletait. Il puait aussi, une véritable infection qui se rajoutait aux remugles d’hémoglobine et de fèces.

- Ouais, je l’ai vu aussi, ce putain de film. On peut mettre une clone en cloques, vous croyez ?
- Une clone en cloques !

Kévin se marrait carrément, mais le torse jaillit à son tour et lui coupa le sifflet. Alphonse se mit à genoux les mains en coupe pour récupérer l’enfant avant qu’il touche le tissu infâme du matelas. Le clocher commença à égrener minuit. Un coup. On vit le sternum. Trois coups. Le haut du ventre. Six coups. Il y eut une pause. Neuf coups. La fille se mit à hurler, je ne pouvais rien pour elle. Dix coups. Les hanches tentèrent de passer. Onze coups. Le hurlement se mua en rugissement d’agonie. Douze coups. Alphonse réceptionnait le gamin.

Juste dans les temps.

- C’est un garçon, annonça-t-il à la mère qui ne réagit pas.

Elle ferma seulement les paupières. Définitivement. Et sous leurs yeux exorbités, son corps commença à se désagréger. En douceur, d’abord, puis de plus en plus vite, avant de disparaître tout à fait dans un nuage de poussière noire.

Je n’aime pas laisser de traces inutiles, même quand ce ne sont pas les miennes. Et consolez-vous, elle n’était pas tout à fait humaine. Ni même autre chose.

Les quatre hommes poussèrent un soupir. Comme s’ils hésitaient à respirer.

- Il s’est passé quoi, là ? tempêta Alphonse. Personne accouche aussi vite que ça !

La situation lui avait totalement échappé à un moment donné et il avait horreur de ça. Ça lui rappelait de mauvais souvenirs, aurait-on dit. À côté de lui, Kévin soupira à nouveau avant de répondre :

- Une clone, dit-il lentement. Pi, z’avez entendu l’heure ? L’est minuit, pile. Une clone, c’est pas vierge, normalement ?
- C’est de StarWar que tu causais tout à l’heure ? demanda Kamel dépassé.
- Pas StarWar, bordel d’arabe à la con ! La bible ! rétorqua l’autre, indigné.
- Tu sais où tu peux te la foutre ta putain de bible ?

Alphonse qui intervint avec une tranquillité pédagogique qu’il était loin de ressentir :

- Ouais, j’aimerai bien savoir où ton pote (Tout en parlant, il nettoyait le nouveau-né avec ce qui restait d’eau tiède.) peut se carrer un des premiers livres saints de l’Islam…

Les deux autres gloussèrent bêtement.
Moi aussi.

Kamel, mouché, se tut et parut plongé dans des abimes de perplexité. Alphonse n’insista pas, secoua la tête avec une pitié consternée et se contenta d’ajouter :

- J’ignore ce qu’ils magouillent dans ce centre, mais je vous conseille de vous en tenir le plus éloignés possible.

Je trouvais l’instant particulièrement bien choisi pour provoquer une autre étincelle dans les circuits de la chaudière du bâtiment dont il était question. Il n’y avait pas que mes quatre séides involontaires que je voulais tenir dans l’ignorance. Les nouveaux proprios de la maternité, une branche techno d’une secte particulièrement démente, n’avaient aucun besoin d’apprendre que j’avais repris un de leurs plans ultra-secrets à mon compte. Au vu de leur réaction, on va dire excessive, lorsque la clone leur avait échappé, ils étaient capable de faire pareil pour mon nouveau projet qui, pour l’heure, vagissait au creux des bras d’Alphonse, ce dernier l’ayant emmailloté à regret dans son perfecto.

- Oui, m’sieur, murmurèrent les trois abrutis en chœur.

Pendant ce temps, le feu se propageait dans la cave du centre et avant la fin de la nuit, il n’en resterait que des parpaings noircis.

- ‘Trouvez pas qu’il est plus gros que tout à l’heure ? demanda soudain Karl, qui les yeux plissés, scrutait le bébé.
- Il a même beaucoup plus de tifs, j’ai l’impression… hésita Kamel.

Alphonse déposa l’enfant en hâte sur le matelas déserté et le considéra avec inquiétude. Pas de doute, il grandissait à vue d’œil. Ses petits membres se tordaient mollement sur le coton passé et s’allongeaient comme des tentacules roses.

- C’est pas normal ! couina Kévin.
- Non, tu crois ?

C’était Kamel qui, toujours vexé par le coup de la bible, en profitait pour reprendre l’ascendant sur ses potes.

- On se tire ! Ça sent vraiment mauvais maintenant ! continua-t-il.

Et avant qu’Alphonse ait pu articuler un mot, les « K » s’enfuirent sans demander leur reste, le laissant seul avec l’enfant qui continuait de grandir, grandir, grandir...

- Et merde ! jura Alphonse pour lui-même.

J’eus pitié de lui et stoppai momentanément la croissance à trois ans à peu près. Je décidai de faire ça la nuit, désormais. Genre, cinq mois par semaine. Le marmot s’agenouilla maladroitement pour tendre ses bras potelés vers le vieil homme. J’en rajoutai une louche sur la chair de poule et les frissons, Alphonse ne put résister et prit le petit garçon contre lui.

- Qu’est-ce que je vais raconter à Déborah, t’as une idée ? grogna-t-il à l’adresse du garçonnet qui lui sourit sans répondre.

Les cloches sonnèrent la demie de minuit, les yeux du bambin luisirent brièvement d’un éclat rubis que je connaissais bien pour le croiser tous les jours dans le miroir. Alphonse soupira et carra ses vieilles épaules en se redressant. Allons, c’était le jour de Noël ! Ce jour-là, moins encore que les autres, on n’abandonne pas les orphelins dans les poubelles.

D’où qu’ils viennent.
Et ça m’arrange.

Ne vous inquiétez pas, il sera adulte et en possession tous ses pouvoirs d’ici décembre prochain.

Joyeux réveillon 2012 !

Publié dans Nouvelles

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Jingle Hells (track four)

Publié le par Jeanne-A Debats

Jingle Hells (track four)

Roulée en boule, la fille pleurait doucement. Les trois « K » lui jetèrent des regards effarés. Alphonse se retourna pour demander :

- Ces zozos, ce sont les seuls que vous avez croisés dans le coin ?
- Oui, m’sieur ! fit Kamel
- Vous les avez énervés avant, ou bien… ?
- Oh non, m’sieur ! répondit le jeune Beur qui décidément était le porte-parole du groupe. Ils ont juste tiré sans sommation dès qu’on s’est pointés.
- Et elle ?

Kévin avala sa salive :

- Elle était sur le pieu, m’sieur, et ils l’aidaient au départ. On l’a virée pour se planquer derrière le matelas. Et alors, ils ont voulu la shooter, elle aussi !
- Ça n’a pas de sens ! grommela Alphonse en vérifiant son portable.

Pas le moindre réseau, les murs étaient à l’épreuve des ondes et le labo ne disposait pas de téléphone, ainsi qu’il s’en assura à travers la baie vitrée. Parfait. Leurs adversaires ne pourraient appeler personne au secours.

Merde, moi non plus, pensa-t-il.

Je ne répondis pas cette fois : nous n’étions plus dans le feu de l’action et je ne tenais pas à ce qu’il me calcule plus que ça.

Alphonse examina la salle blanche avec plus d’attention. Le type qu’il avait touché, gisait mort, un col romain dépassait sous la veste de bloc à moitié défaite. Il avait buté un curé ! Toubib, qui plus est ! Alphonse tiqua avant de se reculer instinctivement : fous de rage, deux des compagnons du défunt saint homme avaient empoigné un banc et en usait en guise de bélier pour enfoncer le double-vitrage blindé, lui aussi. Il tenait bon. Le dernier était en train d’écrire quelque chose au marqueur sur un feuillet A4 qu’il appliqua bien en vue du biker sur le verre agressé.

« Rendez-nous la femme, sinon… »

Alphonse haussa les épaules et se pencha à nouveau vers la parturiente :

- Mademoi… Madame ? Ça va aller ?

Seul un œil morne et douloureux lui répondit.

- Elle a pas prononcé un vrai mot depuis qu’on est là, m’sieur, intervint Kévin. J’crois pas qu’elle sait causer. Ou alors pas comme nous.

On sentait toute la réprobation du monde dans ce « pas comme nous ». Le garçon avait eu l’air moins choqué lorsqu’il avait parlé des tueurs.

- Faut qu’on se tire ! ordonna Alphonse. Vous trois, vous la portez !

Kévin tenta de protester qu’elle allait les retarder, mais ses deux amis avaient déjà enlevé la future mère dans leurs bras réunis pour former une chaise à porteurs sur leurs mains entrelacées. Karl se contenta de geindre :

- Elle me bousille mon jean avec toute cette merde !

Mais il baissa le nez en croisant les regards conjugués d’Alphonse et Kamel. Il se tut tandis qu’ils se ruaient dans le couloir vers la sortie. À l’extérieur, les maudites cloches annoncèrent onze heures trente.

- Eh, je sens un truc ! hurla Kamel d’un ton révulsé en s’arrêtant si net qu’ils faillirent s’écrouler tous les trois, leur fardeau, Karl et lui.
- Bougez pas !

Alphonse se courba pour scruter entre les doigts qui soutenaient la fille.

- C’est la tête du gosse, fit-il d’un ton si calme que les deux autres s’abstinrent de s’évanouir d’horreur. Écoutez, tenez bon ! On va pas loin !

Il leur fit signe de foncer dans l’escalier et se tint devant eux en cas de défaillance. Une fois dehors, il les conduisit vers la porte du jardinet par laquelle il était venu. Les trois « K » s’y précipitèrent avec leur charge.

- Dans le pavillon, vite ! fit Alphonse en remontant la porte pourrie sur ses gonds et en la bloquant à l’aide d’un vieux frigo abandonné qu’il fit basculer en travers de l’ouverture.

Cette fois, Kévin se rendit utile : ayant avisé un lave-linge dans le tas de rebuts, il entreprit de le traîner vers le biker. Kamel se délesta un instant de sa charge qu’il laissa à un Karl terrorisé et vint leur prêter main-forte. La machine à laver disloquée se retrouva par-dessus le frigidaire. Puis, il revint vers Karl, lequel naviguait au bord de la panique absolue :

- La tête est complètement sortie ! larmoya-t-il.

Peut-être était-ce surtout l’attitude de leur protégée qui l’effrayait le plus. Elle n’avait plus du tout l’air souffrant. Au contraire, elle observait ses cuisses souillées avec une sorte de curiosité passive, non loin de celle de la vache au pré qui considère le passage d’un train.

L’enfantement dans la douleur ne m’a jamais paru essentiel.

De plus, il est meilleur pour les enfants de sortir d’une matrice en vie, me suis-je laissé dire.

Dix minutes plus tard, ils avaient déniché un matelas pas trop sordide dans une des chambres du pavillon abandonné. Alphonse avait envoyé Kamel chercher de l’eau dans le bar tout proche. Les deux autres étaient trop terrorisés pour envisager de revenir si on les autorisait à quitter les lieux. Et Alphonse ne tenait pas du tout à se retrouver seul face à ce qui allait suivre. Il ouvrit à nouveau son portable. Pas de réseau, ici non plus, inutile de songer à supplier Déborah de venir à la rescousse.

Le timing aurait été serré quoi qu’il en soit, mais ça, j’étais le seul à le savoir.

- Elle a pas de nombril, constata Kamel qui rentrait enfin, une grande bassine d’eau encore tiède dans les mains.

Ma protégée venait de relever sa jupe devant eux sans manifester la moindre gêne et scrutait son propre bas-ventre avec un sérieux comique, toujours aussi bovin. L’enfant venait de sortir deux épaules écarlates maculées de déjections diverses. Une odeur d’excréments envahi la pièce obscure et Karl se précipita dehors. On l’entendit vomir longuement.

- J’ai vu un film, une fois… commença Kévin d’un ton incertain.
- Ah, on s’en fout que tu mates des snuffs ! s’énerva Kamel qui épongeait les longues jambes rougies de sang comme il pouvait.

Alphonse appuya la remarque acerbe d’un hochement de tête sec, Kévin rougit mais s’obstina :

- Non, mais c’est pas de ça que je parle ! La gonzesse sans nombril, j’ai vu ça, je vous dis ! C’était un clone !

Publié dans Nouvelles

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Jingle Hells (track three)

Publié le par Jeanne-A Debats

Jingle Hells (track three)

Alphonse se rua dans l’escalier, son cran d’arrêt en main. À mi-hauteur, il l’ouvrit, le claquement froid de la lame sortante lui arracha un sourire nostalgique. Il n’avait pas dû s’en servir autrement que pour découper du saucisson depuis au moins vingt ans. Il gravit les dernières marches à pas comptés espérant arriver discrètement tout en épargnant son palpitant usé qui commençait à faire des siennes. Mais il refusait net d’envisager ce dernier point et mettait avec résolution son essoufflement croissant sur le compte de la concentration.

Quand il parvint sur le palier, il se colla contre le mur et jeta un œil à travers la vitre qui ornait un genre de porte coupe-feu close et marquée du sigle du risque biologique. Les trois cercles imbriqués les uns dans les autres ne lui disaient rien, il s’en moqua donc. De même, il négligea la serrure palmaire qui interdisait le passage au personnel non autorisé et qui avait été désactivée d’un coup de coude rageur par Kévin, quelques minutes plus tôt. J’avais un peu aidé : en général, ce type de circuit effectue son shut-down en position fermée.

De l’autre côté, une nouvelle balle siffla et se perdit à proximité. Alphonse sursauta, mais se détendit lorsqu’il constata que le panneau avait arrêté le projectile. En vitupérant ferme, il se coucha pour ramper dans l’entrebâillement de la porte. Cette fois, rien ne vint s’écraser près de lui, on ne visait pas dans sa direction.

Sur les coudes, il parvint en pestant dans une grande salle d’attente au lino d’une propreté redoutable et envahie d’une puissante odeur d’eau de javel ; une autre porte vitrée se découpait dans la paroi d’en face mais aussi une espèce de sas entrouvert donnant vers ce qui semblait un laboratoire. Du sol, Alphonse pouvait apercevoir les étagères étincelantes couvertes de flacons remplis de liquides multicolores. Il se mordit les lèvres lorsqu’il distingua également une large flaque rouge fleurissant au pied d’un lit d’hôpital renversé, à moitié masqué par le vantail blindé du sas.

- Et merde ! songea-t-il assez fort pour que je l’entende.
- T’inquiète, lui répondis-je sur le même ton, personne n’est blessé, mais dépêche-toi bordel !

Le barbon ne perdit pas de temps à se demander d’où lui venait cet acouphène et se pressa d’autant. Il se redressa à peine et jaillit dans la pièce dans un roulé-boulé assez technique pour que ses os de vétéran n’en pâtissent outre mesure. Une seconde plus tard, il se retrouvait étendu sur le dos des « K ». Les garçons pleurnichaient de concert tandis qu’une pluie de balles s’abattaient autour du lit d’acier derrière lequel ils s’étaient abrités. Ils ne furent même pas surpris de l’apparition d’Alphonse. Ils étaient trop occupés à crever de trouille pour ça ; au point de ne même pas comprendre que s’ils ne se bougeaient pas un peu, le verbe crever cesserait bientôt d’être métaphorique.

Tout en déroulant son corps large, Alphonse constata qu’effectivement aucun de ses protégés n’était atteint, mais alors d’où venait ce sang ? Il suivit du regard la traînée écarlate qui s’élargissait vers la droite, dessinant un chemin évident vers une quatrième personne. La mâchoire d’Alphonse tomba quand il comprit que, loin d’être touchée, la jeune fille aux grands yeux noirs qui le fixaient sans ciller, perdait son sang pour une raison parfaitement naturelle : elle était en train d’accoucher.

Là, au milieu du champ de bataille.

De l’autre côté de la pièce, quatre hommes en blanc, leurs visages barrés par des masques stériles, et dissimulés derrière un bureau tiraient sur tout ce qui bougeait, la dame y compris. À ce stade, je ne m’intéressais plus à Alphonse que de façon marginale, trop occupé que j’étais à dévier les balles qui menaçaient la parturiente. Inventer des prétextes plausibles à la dispersion de projectiles sur une portée de deux mètres demandait toute mon énergie, je suis désolé.

Alphonse évalua la situation et se décida en moins d’une seconde. Il se mit brusquement à genoux, visa un des tireurs, celui qui portait des gants de latex maculés de rouge, et lança son couteau. Il fit mouche. La victime s’écroula sur ses comparses consternés qui en lâchèrent leurs armes et le vieux biker se rua en avant pour tracter la fille à l’abri du lit retourné. Dans l’enthousiasme, il fit un véritable infarctus mais je retrouvais assez de disponibilité pour redémarrer son muscle cardiaque déficient et il ne le sentit même pas.

Voilà, c’est bon, maintenant, tu décroches, Papy ! lui enjoignis-je d’un ton ferme.

Alphonse s’ébroua avec agacement comme pour chasser une mouche importune et fit signe à Kamel de secouer ses copains. Ce dernier lui obéit les yeux exorbités.

- À trois ! gronda le vieil homme d’un ton sans réplique.
- À trois, quoi ? gémit Karl qui avait à peine capté qu’on venait lui prêter main-forte.
- On se tire ! traduisit Kamel.
- Un, deux, maintenant ! souffla Alphonse.

Plié en deux, la donzelle hurlante en travers de son épaule, il ne sut jamais que je le soutins tout du long jusqu’au couloir. Kamel et Kévin s’écrasèrent à ses pieds aussitôt. Karl déboula à son tour une seconde plus tard en braillant :

- J’ai pas entendu trois !!

Alphonse ne répondit pas, il refermait le sas sur les tueurs. Les balles ricochaient sur la surface de métal avec un bruit mat et les chocs se répercutaient dans les poignets du vieil homme tandis qu’il bloquait définitivement la serrure électronique en détruisant le clavier numérique à coups de tatane.

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Jingle Hells (track two)

Publié le par Jeanne-A Debats

Jingle Hells (track two)

Alphonse était persuadé que les « K » mijotaient quelque chose. C’était tout à fait exact, je les avais sommés pour cela. Il n’était pas difficile de planter des idées dans ces crânes vides, la place ne manquait pas. L’ancienne maternité toute proche, désormais désaffectée, mais rachetée par une mystérieuse boîte de soi-disant consulting en biotechnique regorgeait de matériel – pardon, matos – hors de prix, sans compter l’argent – pardon, la thune. Mes petits favoris temporaires en bavaient d’avidité, ne cessant de jeter des coups d’œil peu discrets à la façade du lourd bâtiment années cinquante qui défigurait soviétiquement la place du marché.

Ils y étaient nés ainsi que la plupart des gens du quartier, mais ça n’expliquait pas cet intérêt fasciné. Alphonse n’avait pas manqué de s’en rendre compte. Ça ne m’arrangeait pas, mais je me rappelle m’être dit qu’il laisserait couler. Grossière erreur d’appréciation, dont j’eus bien de la chance de ne pas avoir à me mordre les…

Bon.

Certes, Alphonse ne songeait qu’à rejoindre sa dulcinée septuagénaire, à Céline, à Tafa, à l’oie même. Je m’étais arrangé en outre pour que ces rêveries soient vraiment taraudantes, poursuivant ses narines joviales d’un doux mélange de parfum à la lavande mâtinée graisse de volaille au four. Mais des décennies de programmation patriarcale vinrent entraver mes manœuvres. J’avoue que j’avais négligé cet aspect de la question lorsque j’avais poussé mes débiles chéris à se réfugier dans sa taverne après leur éviction par ce lâcheur de Driss. Sur le moment, je n’avais pas trouvé intelligent de les laisser tourner en rond autour de leur objectif, au vu et au su de tout ce que la ville contenait de pandores.

Bref, l’ancêtre ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter des turpitudes à venir de ses ouailles. Il les avait vus croître en furoncles et en bêtise, ça crée des liens. C’est bien naturel.

Lorsque la dernière ampoule s’éteignit sur la façade de leur cible, Karl, Kamel et Kevin s’empressèrent de quitter les lieux avec un air innocent qui les aurait fait pendre illico dans d’autres parties du monde. Aussi, Alphonse décida-t-il de voir un peu dans quelle nouvelle mélasse idiote, ils couraient se fourrer. Il éteignit le plafonnier central, laissant son établissement baigner dans une faible lueur bleue sans doute issue d’une veilleuse cachée derrière une bouteille et les suivit.

Il se carra dans son antique perfecto et se coula derrière les trois andouilles dans les ruelles perpendiculaires à la place. Le vent s’était mis de la partie, des rafales glacées fouettaient les pommettes et cinglait les oreilles. La chaussée traîtresse glissait sous les rangoes comme une savonnette. Les réverbères timides éclairaient des cercles mesquins de boues en voie de congélation. Mais l’air qui fleurait bon la neige et les hydrocarbures était d’une limpidité de cristal. Alphonse aperçut très distinctement mes sombres idiots mesurant du regard les grilles du bâtiment. Je décidai que c’en était trop, dépêchai le vent souffler du côté des Champs Elysées et renvoyai le blizzard à ses chères études. Un bon vieux smog à couper au couteau ferait mieux mes affaires. J’espérai y dérober mes sbires aux yeux encore trop vifs de leur poursuivant.

Peine perdue, malgré une purée de poix presque londonienne, il les pista à l’oreille grâce au porte-clés de Karl et aux bottes à chaînes de Kevin qui tintinnabulaient avec de petits sons argentins grotesques. Il les surprit à l’instant où Kamel franchissait avec difficulté les grilles de la maternité décatie. Le beau « beuret » était le dernier car il avait fait la courte échelle aux deux autres.

Alphonse mesura la clôture du regard, renonça à l’escalade en haussant les épaules, avant de prendre en hâte une ruelle adjacente. Trois pavillons plus loin, Le vieux biker poussa un portail qui avait dû être pimpant dans les années soixante-dix et pénétra dans le jardinet envahi de rebuts hétéroclites et de broussailles d’une maisonnette abandonnée aux volets violâtres. Il se faufila entre les graminées gelées et les appareils ménagers démantibulés jusqu’à l’arrière-cour. Là, une porte de bois de la même couleur que les volets et mangée de termites s’ouvrait dans un mur mitoyen. Elle s’effondra au deuxième coup d’épaule, pourtant à peine plus convaincu que le premier.

Alphonse s’engagea dans l’étroit passage entre le mur du jardin et l’immeuble, examinant les soupiraux à la base de ce dernier les uns après les autres. Autrefois, quand il était minot, les fenêtres du sous-sol étaient le moyen le plus sûr pour pénétrer dans la maternité et le vieil homme s’y était planqué une paire de fois dans ses parties de cache-cache avec la flicaille. Désormais, c’était impossible : les ouvertures étaient condamnées par un grillage rébarbatif qu’il aurait été difficile de vaincre à la scie à métaux.

Alphonse haussa les épaules derechef, se résignant à faire le tour de l’édifice. Normalement, il aurait préféré disposer de sa propre entrée de service, voire issue de secours, mais les « K » avaient forcément eu un plan pour se glisser à l’intérieur et le vieil homme doutait qu’il avait été subtil. Il pourrait sans doute emprunter la même voie qu’eux.

Bingo ! Une porte secondaire pendait misérable sur ses gonds défoncés. Elle était défendue par une serrure digitale et une caméra, mortes toutes deux ainsi qu’en témoignaient les diodes éteintes sur leurs boîtiers respectifs. En passant, Alphonse les examina et se demanda instantanément pourquoi trois mille sirènes différentes ne résonnaient pas à leur faire péter les tympans pour rameuter l’intégralité des poulets privés de réveillon qui rodaient dans le coin.

Au lieu de cela, le clocher voisin sonna onze heures et malgré les frissons que me causait ce bruit atroce, je ricanai. Évidemment, les trois ahuris n’étaient pour rien dans la défaillance de l’alarme ni de la caméra. Ils n’avaient même pas pensé à leur présence éventuelle, sans parler du courant électrique qui habituellement faisait ronfler le haut de la grille qu’ils venaient de franchir. En revanche, ça ne vous surprendra pas d’apprendre que je suis assez doué avec ce qui implique des étincelles, jusque dans ces jolies choses qu’on appelle des circuits électroniques, n’est-ce pas ?

Le silence succéda à la litanie sinistre du clocher, Alphonse n’hésita plus et pénétra à son tour dans le couloir illuminé par les néons blafards. Dix mètres plus loin, un embranchement l’arrêta, il tendit l’oreille. Les coups de feu claquèrent à cet instant précis. Le vieux biker hésita à nouveau : se prendre une bastos qui ne lui était même pas destinée n’entrait pas dans sa conception d’une soirée réussie, même celle de Noël. Puis, l’image du beau Kamel et de ses potes baignant tragiquement dans leur sang s’imposa à son esprit.

J’étais assez fier de cette vision, je l’avoue. Je l’avais soignée, notamment les yeux noyés de larmes des trois pathétiques débiles. Il aurait fallu un cœur de titane pour résister à cet appel au secours. Celui d’Alphonse était un artichaut, tout juste plaqué alu, et je venais de changer d’avis. Il allait m’être utile, en fin de compte : les ressources de mes dark minables ayant trouvé leurs limites exactement un étage plus haut.

(to be continued)

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Jingle Hells (track one)

Publié le par Jeanne-A Debats

Un conte de Noël pour fêter cet été si pourri qu'il ne parvient même pas à l'être 24h sur 24h :

nouvelle  dans le cycle de Navarre, sans Navarre,

mais avec Lucifer et Alphonse le Biker en guest morning stars...

(Un peu de ACDC ? Ou de Wlakwithneydead ?)

(Un peu de ACDC ? Ou de Wlakwithneydead ?)

J’ai l’impression que les anges font de la rétention anale, en prime de leurs petits problèmes de définition de genre. Sinon, ils auraient renoncé à cette idée : réclamer une histoire de Noël de mon cru.

Il n’y avait que moi qui n’avais pas encore apporté ma contribution à l’Anagnose Mielleuse. Je rajoute « mielleuse », vous vous en doutez. L’esprit de Noël, ça n’est pas vraiment ma partie. C’est même ma contrepartie, si j’ose dire. Mais bon, le privilège de contempler ce grand échalas de Gabriel, la plume basse et l’auréole en berne, se dandinant dans mon salon et osant à peine poser la question, n’est pas donné à tout le monde. Rien que pour cela, ça valait le coup. D’habitude, il me snobe d’une hauteur qui mériterait à elle seule sa catégorie olympique, c’était presque orgasmique que de le voir embarrassé. J’ai donc accepté, ne serait-ce que pour l’air délicatement consterné qu’il arbora ensuite.

Quand on ne sait pas ce qu’on veut…

Je hais Noël. J’abomine Noël. J’exècre les vitrines dégoulinantes de faux ors et de victuailles sous le nez des petites marchandes d’allumettes roumaines à l’agonie, l’odeur du sapin mourant dans le séjour, le cri désespéré des volatiles sacrifiés en masse, les familles stressées qui agressent les postières parce que le jouet du petit n’est pas encore arrivé, la dispute obligatoire du jeune couple dans la voiture avant le réveillon chez les beaux-parents, la vexation du cousin oublié dans la distribution générale de cadeaux improbables, les programmes télé intolérables, sans compter les suicidés de minuit, l’heure où la solitude vient les toucher pile entre les deux yeux. C’est à Noël itou que les boutiques de cochonneries ornementales font leur plus gros chiffre d’affaires et rien que cette raison devrait suffire à faire effacer cette date purulente du calendrier. Ce n’est pas tant que j’aime le monde dans son ensemble, non, vous vous en doutez bien, c’est seulement que j’ai horreur du mal stupidement traditionnel.

En revanche, j’aime bien les motards.

Notamment, les vrais. Ceux qui arborent des favoris à faire damner une petite maîtresse dix-neuvième (siècle) et conduisent des Harley capables de réveiller l’intégralité du douzième (arrondissement) au démarrage. Même s’ils ont leurs défauts, eux aussi : entre autres celui de cogner parfois à mort la blondinette décolorée qui orne l’arrière de leurs chromes, ou de l’empêcher d’avoir sa propre moto. Sans doute ont-ils peur qu’il lui pousse un cerveau après qu’elle ait appris à distinguer une clé à pipes d’un kit de tunning. Il est vrai que le risque est grand, en cas de floraison inopinée des synapses, que la jeune dame se trotte en compagnie d’un individu plus recommandable.

Je n’en déteste pas pour autant les wannabe motards ; ceux-là ont un scooter centenaire qu’ils garent deux rues plus loin que leur zinc de prédilection dans lequel ils feront une entrée triomphale, un casque rutilant sous le bras. J’ai un faible pour les minables : en cas de crise, ils sont capables d’agir de façon passionnante. Le dark minable, c’est carrément le top, si vous me passez toutes ces expressions modernes (En tout cas, on m’a affirmé qu’elles l’étaient.). Le dark minable recèle des ressources insoupçonnées refoulées depuis des années et qui ne demandent qu’à être employées à mauvais escient. Qui supplient même pour l’être.

C’est l’histoire d’un vrai motard et d’une bande de nuls que je vais vous conter.

Il était donc un vingt-quatre décembre, dans la banlieue parisienne, à Montreuil-sous-Bois, plus précisément. L’horloge se traînait aux alentours de dix heures du soir. Il avait neigé la veille, mais la température s’était radoucie entre-temps si bien qu’une boue noirâtre avait remplacé très vite le blanc manteau de rigueur. On pataugeait dans la bouillasse répugnante, transi de froid et d’humidité malsaine, les joues rougies et la goutte au nez.

Au bar de L'Escale, le vieil Alphonse, ancien Hell’s Angel garanti sur facture et rangé des bécanes depuis plus de trente ans, avait renoncé à passer la serpillière sur le carrelage souillé. De toute façon, il n’attendait qu’une chose, cet homme-là : que les trois jeunes crétins boutonneux déguisés en bikers d’opérette veuillent bien libérer son café de leur présence. En d’autres temps, ces guignols n’auraient même pas osé lui demander l’heure ; là, ils ne cessaient de réclamer d’autres tournées de la bière la moins chère du comptoir, tout en ne se bousculant guère pour régler l’addition.

Alphonse sentait la moutarde monter à son nez olympien qu’il avait cassé en plusieurs endroits et à différentes époques. Lui, il ne rêvait que de l’oie rôtie qui l’attendait chez Déborah sa vieille copine, en compagnie de Tafa, son fils adoptif, et la femme de ce dernier qui, elle, attendait plutôt un bébé. Alphonse était tout chose chaque fois qu’il jetait un œil gêné à ce ventre de plus en plus rond. N’empêche, il crevait d’envie de retrouver sa famille et ce soir-là, il avait espéré fermer plus tôt. Le réveillon, rien à battre : Déborah et Céline étaient juives, Tafa, très vaguement musulman quand il y pensait, et, lui, Alphonse ne croyait ni à Dieu ni à …

Passons.

Au lieu de cela, il avait hérité des trois « K » que Driss le patron du bar d’en face avait dû se résigner à virer pour la énième fois. Il y avait Karl le gros black, laid et boutonneux qui haïssait l’univers entier. En face de lui trônait Kévin, son clone gaulois mais en version faf, rasé jusqu’à l’intérieur de la tête, tellement niais qu’il ne s’était toujours pas aperçu que ses deux meilleurs potes – et les seuls en ce monde – appartenaient à deux genres dont il prétendait désirer ardemment la disparition de la surface de la Terre. Kamel, le joli petit beur, assis en bout de table, l’œil bleu vert et le cheveu de jais, était doté des rares neurones de la meute, mais il en faisait volontiers profiter ses deux camarades.

Le CPE de leur ancien collège, les surnommait les « trois cas ». Les mains courantes les concernant soutenaient plusieurs fois le plafond du commissariat voisin mais personne n’avait encore pensé à transformer ces pilastres de papiers en plaintes en bonne et due forme. Ils n’étaient même pas parvenus à se rendre suffisamment nuisibles.

(To be continued)

Publié dans Nouvelles

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Le Miroir d'Electre dans la Décade de l'Imaginaire

Publié le par Jeanne-A Debats

Publiée en 2012, dans l'anthologie Fragments d'une Fantasy Antique, dirigée par David K. Nouvel Le Miroir d'Electre concentre tout ce que j'ai pu dénicher de fun, jadis, dans la mythologie. Mythologie qui est la source infinie où je bois mon inspiration :

mes muses ont beau voguer dans l'hyper-espace en talons aiguilles, elles s'y adonnent en peplum.

Le Miroir d'Electre dans la Décade de l'Imaginaire

 

À Maere qui m’a montré la voie.

 

« Si vous faites intervenir un dieu, faites que le dieu soit digne de dénouer le drame »

Anonyme XXI° siècle

 

Contrairement à l’opinion répandue dans son entourage, mademoiselle Violette Nodier n’était pas une psychopathe. Elle en avait pourtant tous les dehors, certaines options de luxe comprises. Ainsi, lors de toutes ses sorties à l’extérieur de chez elle, elle arborait un masque et des gants chirurgicaux qu’elle ne quittait que dans l’intimité féroce de sa chambre. Ce n’était pas non plus -- malgré les supputations de son psychiatre, le bon docteur Deluc ­-- une pauvre névrosée affligée de troubles obsessionnels du comportement compliqués d’agoraphobie et de nosophobie.

Nonobstant, Mademoiselle Nodier donnait bien le change au cher homme, avec une habileté qui la plongeait du chignon au talon dans des fleuves obscurs roulant des flots de culpabilité noire. Elle allait le voir sur l’ordre de sa mère, non par nécessité intime, ce qui constituait un premier crime. Contre la psychanalyse...

 

(To be continued et téléchargeable gratuitement ---> )

(à l'occasion de la Décade de l'Imaginaire des éditions l'Atalante)

Publié dans Nouvelles

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Mayday

Publié le par Jeanne-A Debats

Mayday

Cette nouvelle est une des toutes premières que j'ai écrites.

Elle avait trouvé place dans la très belle anthologie de Nathalie Dau " Les héritiers d'Homère" aux défuntes et très regrettées éditions Argemmios.

 

 

 

Le bain est encore bien tiède. Je m’immerge jusqu’au cou, paisible, sereine, oh si sereine ! Si sirène ! Je ris doucement, très doucement. Puis je saisis l’éponge, la serre, la presse, la broie et ça coule, coule, roule, roucoule le long des parois. Je l’imprègne d’un savon aux algues dont l’odeur suave, si suave, se mêlera avec délicatesse aux senteurs salées qui envahissent la salle de bains. Il ne faut pas d’eau trop chaude, surtout. Je me suis fait un masque d'ocre, un masque d'art, un masque d'acre, d'argile ou d'alacrité.

Je frictionne doucement mes cuisses minces, minces… Mince alors ! Je chantonne pour couvrir les bruits derrière la porte. Il est là. Il fait sa valise. Un peu vite. Un peu n’importe comment. Comme tout ce qu'il fait d'habitude. Je l’entends fourrager dans les tiroirs et tout mettre en vrac dans ses bagages. Pour quelqu’un qui part avec une plus jeune, plus belle, plus riche, je trouve mon époux tout penaud, très pataud, bien piteux.

Oh, pitié ! Mais c’est tout lui, ça ! Pas même le courage de ses mauvaises actions. Avant, il se reposait sur moi pour les commettre. Il m’appelait. Mayday.

« Au secours! Mayday ! »

Et je venais à son secours. Par amour. Toujours. S’il est ce qu’il est, c’est que je suis intervenue tant de fois !

Il l’a oublié. D’ailleurs il ne m’appelle plus que Maman. Maman ?

Maman.

Moi ?!

Ma maman, ma mie, ma manie.

« Va demander à Maman ! » dit-il souvent.

Et ils viennent vers moi parce que Papa, de toute façon, est trop occupé ou donnera une réponse sans intérêt. Trop occupé à courir la gueuse, trop occupé à gérer ses affaires. Alors Maman, hein ? Maman, la tueuse de dragons, la dénicheuse de trésors, celle qui connaît les histoires secrètes, qui font si délicieusement peur, et le nom des étoiles ; qui dénoue les filets et détruit les pièges les plus subtils... Eh bien, c’est mieux, n’est-ce pas, mes chéris ?

C’est fini maintenant, je ne serai plus Mayday pour personne. Pas même pour eux, puisqu’il veut me les prendre.

J’ai les cuisses lisses, lisses ; et glisse l’eau colorée comme sur une feuille de lotus, sans laisser de traces.

« Ouvre, Maman ! »

C’est lui. Je chantonne plus fort en me rinçant soigneusement. Assise au fond de la baignoire, je noue mes cheveux qui se raidissent en tresses fines et longues, longues. Tiens, j’ai un peu de corne sous le talon ! Où est la pierre ponce ? Ah non, elle est sur le lavabo double ; un lavabo pour moi, un lavabo pour lui. Nous ne partageons vraiment plus rien, c’est tellement triste.

« Ouvre, Maman ! »

Il se répète. Il ne dit pas les mots magiques. Il n’a jamais rien compris à la magie.

« Maman, ils vont être en retard ! »

Je me laisse couler au fond pour ne plus l’entendre. Ils ne seront pas en retard. Ils ont tout le temps. Moi aussi. C’est lui qui est pressé de rejoindre son oie blanche, si blanche et millionnaire.

Il frappe à la porte comme un furieux. Qu’il est bruyant ! Il me fatigue. le masque a résisté au plongeon mais il est encore trop humide pour que je le retire. Je sors du bain. Mon pied laisse une marque pourpre sur le tapis de bain écarlate. La salle de bain est rouge et verte, c’est très beau.

« Mayday ? Ouvre, s’il te plait ! »

Ah ! Il s’est souvenu de la formule ! Ce n’est pas trop tôt. Je déverrouille en souriant :

« Entre, mon chéri ! »

 

***

 

 

Il n’entre pas. Son visage arbore une expression tout à fait drôle. Il est bien étonné ! Le rouge me va si bien ! Il fait un pas en avant et tombe. Il a marché sur une main, petite, si petite… C’est vrai que je les aie abandonnées un peu n’importe où. Les têtes, en revanche, sont bien rangées sur les étagères : côte à côte, leur regard tourné chacun dans une direction différente. C’est plus équilibré. J’ai fait attention de poser une assiette dessous, ainsi ça ne tachera pas les serviettes sur l’étagère inférieure. Cela dit, quand j’ai ouvert la gorge de nos enfants au dessus de la vasque de la baignoire, j’ai bien attendu que tout coule au fond. S’il en reste, ce ne sera pas grand-chose. Je n’aime pas le gâchis, ni les taches. Les jambes et les bras m’ont posé un problème, mais j’ai trouvé une solution pour les pieds : je les ai placés près des pattes de lion de la baignoire. C’est très amusant : de loin, on dirait qu’elle peut partir se promener.

Il ne dit rien. Il garde la bouche ouverte et son regard va de mon visage, verdi par le masque, à mes épaules rondes, si rondes – blondes arondes, entrez dans la ronde – encore marbrées de petits caillots qui s’écaillent et tombent en paillettes minuscules, minuscules…

Je me frictionne fort, très fort, parce que ça gratte un peu, maintenant.

Puis il fixe les bras et les jambes qui dépassent un peu du sac de linge sale.

Les torses démembrés sont dans l’armoire. il y avait la place.

Il gémit.

Il n’a jamais su faire que ça : gémir et gémir encore.

 

Cette fois,

qui

Vas-tu

Appeler

Au secours,

Jason,

Mon amour ?

 

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Asmodeus ex machina (suite et fin)

Publié le par Jeanne-A Debats

Je dédie la fin de cette nouvelle à une grande dame éponyme de mon héroïne, dont l'intérêt pour moi après tant d'années ne semble pas s'affaiblir, ça réchauffe le coeur !

Je la dédie également à la fédération de rugby de la petite ville de M. qui prit en charge le grem, bien avant l'éducation nationale et souvent ô combien bien mieux.

à vous tous, trinquons  avec le Zombie2  !!

 

Asmodeus ex machina (suite et fin)

(1.3 oz de jus de goyaves, 0.3 oz de liqueur de café, 0.7 oz de liqueur de

1 oz de rhum ambré )  _________________________________________________________________

 

(Previously on Asmodeus ex machina)

Lorsqu’elles se furent un peu remises, Az’ fit le point sur la situation avec une précision toute numérique :

— Là, on est VRAIMENT dans la merde.

 

----------------------------------------------------

(And now....)

 

Hélène ne lui répondit pas : elle profitait de ce moment de calme pour craquer avec dignité, c'est-à-dire qu’elle s’arrangeait pour que ses sanglots restent inaudibles. Puis elle fixa intensément l’obscurité tandis qu’Az’ ronronnait quelque chose sans essayer d’entretenir une conversation dont elle avait bien saisi qu’elle serait unilatérale. Cependant, au bout d’un moment, l'IA tenta :

— C’est rigolo.

Là, Hélène sursauta et ne put s’empêcher de rétorquer :

— Pardon ? Y’a un truc qui m’a échappé ? Ou tu viens vraiment d’affirmer que quelque chose dans ce désastre prête à sourire ?

— Ouais, enfin bon, pour moi, hein ? fit prudemment Az’.

— Je n’en doute pas, grinça sa patronne. Et c’est ?

— Ben… (Az’ hésita un peu.) En fait, il semblerait que je sois la seule IA encore en fonctionnement, alors tous les satellites survivants se sont connectés sur moi.

— Et donc ?

— Euh, je sais pas comment te dire… c’est genre… je suis au sommet de la chaîne alimentaire ? De guppy à requin ? De sous-sous-secrétaire d’État aux instituteurs retraités, je suis devenue Présidente du système ? Tu trouves pas ça... amusant ?

Il y eut un silence pesant qui indiqua sans ambiguïté la réponse d’Hélène. Az’ n’insista pas. Elle proposa :

— Tu veux un peu de lumière ?

Hélène haussa les épaules dans le noir. À tout casser, elle en avait pour deux jours d’oxygène, elle ne voyait pas l’utilité de les passer dans la nuit. L’écran virtuel illumina leur prison de décombres, accrochant des étincelles aux angles de faïence du carrelage pulvérisé.

Un ballet d’étoiles et de planètes traversé de filaments dorés aussitôt disparus s’étendit devant elles. Hélène soupira à la vue des courbes rondes des satellites rutilants aux voiles solaires déployées. L’ennemi avait détruit en priorité l’armement, mais il avait négligé les surveillances diverses, la météo du week-end suivant n’inquiétait plus grand monde.

— C’est tout ce que j’ai en magasin, s’excusa Az’. Les autres banques de données…

Hélène agita la main avec agacement. Elle s’hypnotisait sur l’écran où la danse des drones traçait d’éphémères rosaces à l’échelle du système. Les reflets bleutés accrochaient son regard fixe en y laissant des traînées rousses étonnantes et un peu inquiétantes. Elle pointa un fil d’or qui venait d’apparaître entre deux satellites :

— Qu’est-ce que c’est, ça ?

Il n’était déjà plus là, mais Az’ interpréta correctement la question :

— Une communication. Ils se parlent tous les deux.

— Ils peuvent maintenir ça pendant combien de temps ?

La voix de la patronne s’était imperceptiblement raffermie, Az’ n’en croyait pas ses récepteurs audio.

— Une com’ ? Oh, indéfiniment, il suffit de leur ordonner de se transmettre un truc infini…

— Par exemple ?

— Par exemple ? Euh… la liste des nombres premiers vs les décimales de Pi ? Mais pour quoi faire ?

— Et tu peux le leur demander ? Ils vont le faire ?

— Oui, je viens de te le dire, mais… ?

Hélène agita la main une fois de plus, s’empara du clavier virtuel et commença des calculs dont elle refila la fin à une Az’ sidérée.

— Ça ne marchera jamais ! affirma cette dernière, péremptoire. En tout cas, ça n’a pas fonctionné depuis des siècles...

— Eh bien, y’a intérêt que ça fonctionne cette fois, parce que c’est notre dernière chance. Et pour Eux aussi !

Az’ se lança dans une imitation de gémissement totalement ratée mais envoya tout de même les ordres à travers le béton, l’atmosphère et l’infinité sombre de l’espace...

Les satellites firent part de leur étonnement poli, mais ils obtempérèrent sans barguigner. Le vide s’emplit en quelques nano secondes de milliers de chiffres inutiles pendant que leurs émetteurs se déroutaient jusqu’à l’endroit requis par leur dernière IA. Lentement, mais sûrement, les petits appareils dorés glissèrent à leur place, jusqu'à ce que dans la chambre mortuaire l'écran reproduise fidèlement le dessin qui ornait le ciel désormais.

 

 

Le plus grand pentacle de l’histoire de l’univers s’inscrivit entre les étoiles.

 

Hélène se dressa (manquant de peu de s’assommer contre une poutrelle tordue) et sa voix soudain plus vieille que le plus ancien des anciens lieux sacrés s’éleva dans la petite cavité...

Elle résonna comme un gong de bronze à l’échelle de Jupiter à travers les parois effondrées et les récepteurs spatiaux pour plonger jusqu’au cœur du Monde dans les tréfonds inexplorés les plus inexplorés des régions infernales les plus infernales.

 

Et elle fut entendue.

***

 

 

Le vaisseau alien mit environ dix minutes avant de comprendre que quelque chose l’avait saisi par les ailerons tribord, apparemment sans se soucier du feu des réacteurs quantiques. Puis on le retourna comme une crêpe dans une poêle, et l’œil colossal d’Asmodée fixa le commandant de bord, occultant quasi totalement l'immense baie vitrée du pont principal. La voix titanesque satura tous les coms :

— VOUS AURIEZ DÛ CONTINUER À JOUER À DOMICILE !

Et dans un lancer impeccable qui l’aurait fait admettre sans problème au sein  des All Blacks, Asmodée balança le navire droit entre deux géantes gazeuses vers sa galaxie d’origine, l'accompagnant d'un dernier commentaire vociférant qui fit sauter tous les circuits radio.

— AVANT DE S'AVENTURER EN EXTÉRIEUR, UN BON CAPITAINE SE RENSEIGNE SUR L'ÉQUIPE ADVERSE !

Tandis que les étrangers tournoyaient sans fin vers leur monde lointain, très lointain, le commandant extraterrestre n'osa qu’une timide pensée :

— Équipe ?

Alors, son second lui montra la horde de silhouettes ailées, cornues, velues, ventrues, aux trognes turgescentes,  aux bouches dentées, aux cils interminables, aux trompes colorées, aux seins surnuméraires, aux membres multipliés, aux hanches voluptueuses  et aux sexes triomphants qui se livra à une espèce de danse menaçante et rythmée dont l'essentiel consistait à se frapper torses, bras et cuisses en poussant en chœur de grands cris. Ensuite les monstres se divertirent fort à les bombarder de choses rouges et molles de la taille d’une lune ainsi que de petits cylindres légers, au fond clapotant d’une mousse résiduelle et nauséabonde. Le vaisseau trembla de dégoût lorsque l’une d’entre elles atteignit son objectif et s’écrasa, dégoulinante, direct entre ses senseurs externes.

***

Hélène extirpa Az’ des débris de ciment qui la bloquait encore. Elle observa le sol couvert de pulpe de tomates pourries et de canettes de bière et remarqua pensivement :

— En fait, je ne suis pas sûre de supporter les métaphores sportives. Je crois que ça ne fait pas grand bien à notre inconscient collectif.

Az’ ne répondit pas tout de suite. Elle mesurait une activité sismique souterraine assez intense et bien localisée, très loin sous les pieds de la patronne. Elle finit par soupirer :

— La troisième mi-temps va être diabolique.

 

 

 

 

(The end)

Asmodeus ex machina (suite et fin)

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Asmodeus ex machina (1)

Publié le par Jeanne-A Debats

Cette nouvelle, corrigée par Lucie Chenu, est parue dans le magazine Géante Rouge n°19 en 2011.

Vous pouvez la lire, la citer, caler des fichiers virtuels avec, l'utiliser en classe ou ailleurs -- si une idée aussi hallucinante vous traversait l'esprit -- mais bien sûr à la condition de rendre à Jeanne ce qui est à César.

(IE lui en attribuer la maternité.)

(Toi aussi, cause comme Alain Delon)

Asmodeus ex machina (1)

 

 

On ne pend pas de crémaillère le soir du Premier Contact.

 

Les invités s’étaient vautrés dans les canapés et scotchés à l’écran de mondovision. À des milliers de kilomètres de là, sur les docks métalliques de l’astroport intra système, les diplomates de cent pays souverains défilaient en combinaison spatiale d'apparat devant un sas obstinément fermé.

Hélène se rappelait son déplaisir croissant et les exclamations surexcitées qui jaillissaient des coussins lui donnant des spasmes d’agacement devant le buffet presque intact.

La bière maison, en revanche, avait été lampée comme du petit lait tandis que les commentaires fusaient à chaque nouvel ambassadeur déboulant sur le tarmac. Les couleurs des nations bariolaient leurs tenues officielles pressurisées et leur parade incessante rappelait l’arrivée des joueurs et de leurs pompom girls, un jour de tournoi. Seule la main fine de Lila pressée dans celle d’Hélène l’avait retenue de prononcer d’obscures malédictions qu’elle était seule à connaître encore. Elle s’était consolée en se réfugiant dans son antre, abandonnant sans remords les rênes de la réception à sa compagne. Elle avait attendu le départ des indésirables, une tasse de verveine fraîche en main, parmi ses in-octavos chéris et ses alambics.

L’IA mobile, Azrael IV (les trois précédentes finissaient leurs « jours » dans un Virtuel de Repos Définitif) avait failli faire une attaque quand Hélène l’avait sommée de lui apprendre les règles du solitaire avant de se décider pour une partie de Hell’s League dans laquelle elle s’était montrée d’une efficacité remarquable pour une débutante.

Toutefois, Azrael s’était bien gardée de protester; même lorsqu’Hélène, au lieu de l’inviter à la partie comme l’usage l’aurait voulu, l’avait renvoyée à ses chères études, à savoir une compilation exhaustive des diverses recettes de philtres d’amour sur dix-sept siècles. Cependant, tout en constituant dossiers et liens, en établissant correspondances et variations, Azrael n’avait cessé de maugréer sotto voce contre le recruteur qui lui avait fourgué cet emploi. Le type avait argué de similitudes indéniables entre la sorcellerie et l’informatique : il ne connaissait pas Hélène, c’était évident.

C’est pourquoi elles manquèrent le meilleur, toutes les deux : c'est-à-dire le moment où des hurlements éclatèrent dans le salon, des cris qui ressemblaient énormément à ceux qu’on entend lorsque l’équipe favorite de l’assistance vient de se manger une pénalité indiscutable et décisive à l’ultime seconde.

Les pétales d’argent du sas s’étaient épanouis sur une fleur de feu qui avait englouti les diplomates, les navires voisins puis la station et enfin les caméras de contrôle mondial qui l’entouraient. La dernière image du vaisseau étranger fut retransmise par une petite maligne dotée d’une consœur d’Azrael, un chouïa paranoïaque, qui s’était planquée dans son angle mort, à tout hasard. La trajectoire ne laissait aucun doute : le prochain match se déroulerait sur la Terre.

Les jours suivants furent confus, et force était à Hélène de reconnaître qu’elle avait un peu perdu la notion du temps. Elle n’était pas la seule : la moitié de la planète au moins l’avait définitivement égarée, et le reste s’apprêtait à le faire, impuissant et rentrant les épaules. Les déferlements de feu et d’acier s’étaient momentanément arrêtés. Hélène supputait qu’on en était à la première mi-temps et que l’équipe adverse évaluait le score comme suit :

" Vaisseau étranger compteur bloqué, Terre zéro."

Hélène supputait, mais elle pleurait en même temps. Elle berçait contre elle le cadavre noirci de Lila, au coeur torturé et bouillant d’une cité morte. très longtemps après, elle laissa retomber les morceaux de charbon encore tiède où perduraient les formes admirables de son amour défunt. Elle frotta instinctivement sa jupe pour éliminer les traces noires qui dissimulaient avec hypocrisie son incroyable saleté, puis tenta de se redresser avec un gémissement. Il y avait un groupe de survivants et de blessés un peu plus loin, peut-être pourrait-elle faire quelque chose.

Un toussotement l’arrêta. Il était assez mal rendu : Azrael avait toujours été nulle dans ce genre de manifestations humaines.

— Hélène ? Tu vas pas me laisser là, dis ?

Il convient de souligner que la note geignarde sur la dernière syllabe était parfaite, cette fois.

Hélène jeta un coup d’œil sur la sacoche noire qu’elle n’avait pu se résoudre à abandonner dans l’incendie de son appartement et retint un soupir d’exaspération mêlée de pitié :

— C’est la fin, Az’. Tout ce que je peux faire, c’est soulager temporairement ceux-là, dit-elle en désignant une petite bande de blessés.

— Emmène-moi, supplia l’autre. Me laisse pas là, toute seule, à computer en boucle dans le ciment comme une idiote comptable. J’ai un programme diagnostique ! acheva-t-elle d’un ton triomphant.

Hélène soupira franchement. Ce coup-là, Az’ l’attendrissait, et ce n’était pas le moment de se rasseoir pour se remettre à sangloter. Ou alors elle ne se relèverait pas, ce qui finalement n’était peut-être pas une si mauvaise idée que ça. Elle se pencha donc pour saisir l’anse de plastique noir sans ajouter un mot. Az’ eut le bon sens d’en faire autant.

Les survivants les accueillirent d’un regard morne. Ils la connaissaient depuis toujours. Autrefois, ils se riaient d’elle dans son dos de façon à peine dissimulée, en ces temps d’auto médics quasi infaillibles et d’opération à cœur ouvert, où les patients faisaient des parties d’échecs ou bavardaient en attendant qu’on les referme. Ils se laissèrent panser et soigner avec morosité, à l’aide de pain moisi et de toiles d’araignée dénichés dans les décombres. Certains quittèrent la vie sous les doigts fermes et indifférents de la jeune sorcière par pur esprit de contradiction et conviction idéologique.

Az’ était outrée par cette attitude lamentable, mais sa patronne ne fit même pas mine de s’en apercevoir : elle bandait, recousait, traitait, le regard vide et l’âme éteinte au milieu des ruines du monde.

De toute façon, la pluie de feu recommença quelques heures plus tard, anéantissant leurs efforts conjugués en moins d’une demie seconde.

Seul un pur miracle les sauva : une bouche de métro les accueillit quand elles y furent projetées par le souffle d’une explosion et, si les tunnels souterrains s’effondrèrent, l’arc-boutant de béton de l’entrée les protégea in extremis. Toutefois, Az’ et Hélène se retrouvèrent enfouies sous une couche de débris de plusieurs tonnes, dans une poche de quelques mètres cubes qui ne laissait rien présager de bon à long terme.

Lorsqu’elles se furent un peu remises, Az’ fit le point sur la situation avec une précision toute numérique :

— Là, on est VRAIMENT dans la merde !

(To be continued)

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